L’Homme Gris des Montagnes – 2ème partie

Saul dîna en compagnie de ses parents et fut soulagé de constater qu’ils étaient tous deux bien trop préoccupés pour s’apercevoir des sursauts agacés que faisait jeune garçon pour empêcher le follet de lui emmêler les cheveux. Il se hâta de terminer sa soupe, et prétexta un mal de ventre persistant pour se retirer au plus vite dans sa chambre. Là, tout en explorant chaque recoin de la petite pièce avec curiosité, Ollie raconta au garçon tout ce qu’il savait : l’Homme Gris était une créature intimidante par sa taille et ses pouvoirs, mais il n’était pas méchant. Il souffrait d’une maladie étrange que lui avait probablement donnée quelque sorcière mal intentionnée de la région, bien longtemps auparavant. Cette maladie s’attaquait à ses yeux, ses mains, et son cœur, et lui infligeait des douleurs cuisantes qui ne s’apaisaient que lorsqu’il réussissait à trouver le sommeil, ce qui n’était pas souvent. Elles le rendaient aveugle et insensible à tout autre malheur que le sien, et c’était par ses hurlements de douleurs et ses gestes désespérés qu’il créait, sans doute sans le vouloir, ces orages impitoyables qui tourmentaient les villages.

« Il existe un remède, poursuivit Ollie. Il y a bien longtemps, un homme est allé le chercher pour lui et le lui a apporté en échange de sa promesse de ne plus envoyer d’orage sur les collines. J’imagine qu’il est arrivé au bout de sa réserve, et que la douleur est revenue…
– Ce remède, où est-il ? Je pourrais peut-être aller en chercher pour lui !
– Il se trouve au cœur de la forêt qui s’étend à l’Est. Il y a là trois sources magiques dont l’eau possède des vertus guérisseuses extraordinaires. La première guérit les maladies des yeux, la seconde les maladies de peau, la dernière les maladies de cœur. C’est de cette eau miraculeuse dont l’Homme Gris a besoin.
– Cela ne me semble pas bien compliqué…
– Crois-tu ! Ces sources sont jalousement protégées par une vieille femme que l’on dit sorcière, et tu ne pourras y accéder qu’en passant par elle et en gagnant ses faveurs. »

Saul se tut, absorbé par ses pensées, tandis que le follet, qui avait gardé jusque-là un ton bien sérieux, retrouva son sourire béat et sa voix taquine.

« J’espère que Borvo et toi avez un bon sens de l’orientation ! Cette forêt est un vrai labyrinthe, et tous les arbres ne sont pas aussi amicaux que ton saule… »

Saul sentit son courage défaillir à l’idée de se perdre dans cette forêt et ne jamais réussir à trouver les Trois Sources, mais il tenta de garder une voix ferme en demandant :

« Connais-tu le chemin pour aller jusqu’aux sources, Ollie ? Accepterais-tu de m’y conduire ? »

Ollie arrêta soudain ses va-et-vient et se retourna vers le garçon, les yeux pétillants et le sourire jusqu’aux oreilles.

« J’attendais que tu me le demandes ! Ah, cela fait si longtemps que je ne suis pas parti en voyage ! En revanche, ce n’est pas moi qui annoncerai la nouvelle à ton saule. Il ne va pas être content de nous voir partir sans lui.

– Ne t’inquiète pas, je m’en chargerai. Merci Ollie. »

Ils quittèrent discrètement la maison bien avant le lever du soleil, sous un ciel sans étoile et une pluie battante. L’orage n’avait pas cessé de la nuit, et si désormais les coups de tonnerre se faisaient plus lointains, la pluie ne semblait pas prête de se calmer. Saul s’était emmitouflé dans son long manteau et avait rabattu la capuche sur tête, mais il savait qu’à ce rythme, l’eau finirait par pénétrer ses vêtements et le tremper jusqu’aux os. Le follet s’était également réfugié sous sa capuche et Saul sentait son oreille pointue et son petit bonnet frotter contre sa joue au rythme des pas du cheval. Borvo lui, avait déjà la robe luisante d’eau de pluie et avançait tant bien mal, sans trop rechigner, dans l’obscurité de la nuit. Saul lui faisait confiance pour ne pas s’écarter de la route qui menait à l’Est, mais attendait avec impatience les premières lueurs de l’aube.

Lorsque le soleil se leva enfin, le jeune garçon eut le sentiment de pouvoir respirer de nouveau. La pluie ne cessait pas, mais Saul décida malgré tout de profiter de cette fade lumière pour forcer le train, et Borvo se mit au petit galop sans protester, rassuré lui aussi par la lumière du matin.

Ils conservèrent cette allure autant qu’ils le purent, mais les intempéries ne leur facilitaient pas les choses ; rivières en crue, routes dissimulées sous les eaux boueuses, arbres immenses échoués sur le chemin et sols instables furent autant d’obstacles qui les obligèrent à ralentir. Mais ils avançaient malgré tout, rassemblant leur courage en silence, toute leur attention tournée vers la tâche qu’ils devaient accomplir. Borvo lui-même semblait comprendre toute l’importance de leur mission et faisait montre d’un grand courage face aux difficultés du voyage, ce qui rendait Saul tout fier de son petit cheval.

Ils atteignirent la forêt alors que le soleil se couchait, et s’enfonçèrent entre les arbres. Alors qu’ils n’avaient presque pas échangé un mot de la journée, Saul demanda à Ollie :

« Tu m’as dit que les arbres n’étaient pas toujours amicaux ? Penses-tu qu’ils accepteront notre présence cette nuit ?
– Oh, tant que tu es avec moi tu ne risques rien, répondit le follet. Les arbres m’aiment bien, et même les plus grincheux finissent par rire de mes farces et apprécier ma présence. »

La pluie était moins intense sous les grands chênes, et le tonnerre semblait s’éloigner toujours d’avantage. Saul espéra qu’en s’écartant ainsi des collines, ils laissaient également derrière eux les orages de l’Homme Gris… Mais l’obscurité s’épaississait, et Saul devenait à chaque pas tout aussi réticent que son cheval à aller plus loin.

« Si seulement nous pouvions trouver un endroit pour passer la nuit au sec ! soupira-t-il.
– Il suffit peut-être de demander ! »

Et sur ces mots, le petit follet sauta de l’épaule de Saul et agrippa la branche la plus proche. Il fila comme une flèche jusqu’au sommet de l’arbre et disparut de la vue du garçon. Quelques minutes plus tard, il redescendit à la même vitesse et sauta sur l’encolure de Borvo avec un grand sourire.

« On a de la chance, on est tombés sur un chêne très courtois ! Il nous souhaite la bienvenue dans la forêt et va prévenir ses amis que nous sommes là, afin que tous nous réservent bon accueil et nous guident. Ah, et il existe un petit refuge un tout petit peu plus loin sur la route, dans lequel nous pouvons nous abriter pour la nuit. »

Le petit abri en pierre se trouvait quelques pas plus loin, et ils s’installèrent le plus confortablement possible sur la terre humide. L’endroit était rudimentaire, mais l’eau ne coulait plus au-dessus de leur tête, et c’était bien assez pour leur permettre de passer une nuit tranquille.

Ils reprirent leur route dès les premières lueurs de l’aube. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, les nuages se faisaient moins sombres et la pluie plus éparse, et un coup d’œil en arrière leur suffit pour comprendre qu’ils s’éloignaient bel et bien des orages. Saul en était soulagé, mais il ne pouvait s’empêcher de penser à sa famille et ses amis qu’il avait laissés, là-bas sous le ciel noir et menaçant. Et s’il se sentait rempli d’inquiétude envers eux, il l’était encore plus en pensant à l’Homme Gris et aux souffrances terribles qu’il endurait depuis si longtemps, dans la solitude et l’impuissance. Depuis qu’Ollie lui avait raconté histoire de cette créature, la tristesse lui serrait le cœur, et l’idée de mettre un terme à ses souffrances était désormais aussi importante pour lui que celle de porter secours aux siens. Il fallait en finir avec cette terrible malédiction.

Ils avançaient à bonne allure, et grâce aux souvenirs du follet et à un coup de pouce occasionnel des chênes de la forêt, ils trouvèrent leur chemin sans mal. Après deux jours de marche, le soleil brillait désormais au-dessus d’eux, plus aucune goutte d’eau ne tombait des arbres, et le sol était sec. Sans jamais oublier la gravité de sa mission, Saul profita autant qu’il le put de ces journées ensoleillées et agréables qu’il passait avec son cheval et leur nouvel ami.

Enfin, ils atteignirent au cœur de la forêt une charmante clairière inondée de lumière, bordée des plus beaux arbres qu’il ne leur avait jamais été donné de voir. Le gazouillis des oiseaux sonnait agréablement aux oreilles du jeune garçon, et se mêlait au son délicat de l’eau qui s’écoule. Borvo s’arrêta et Saul mit pied à terre en demandant :

« Nous y sommes ?
– Oui, c’est ici, répondit Ollie.
– Mais je ne vois pas les sources, dit le jeune garçon en balayant la clairière du regard. Je les entends pourtant, elles semblent si proches !
– Elles sont bien là, mais je te l’ai dit, tu ne pourras y avoir accès que si la sorcière t’y autorise.
– Mais où est-elle ?
– Si tu la cherches, crois-moi tu la trouveras. »

Sur ces mots énigmatiques, le follet sauta de l’épaule du garçon et disparut entre les arbres. Saul eut beau l’appeler, il n’obtint aucune réponse, et il comprit que c’était seul qu’il devrait accomplir cette tâche. Il prit une profonde inspiration et s’avança au milieu de la clairière en demandant d’une voix ferme :

« Il y a quelqu’un ? »

Il lançait des regards tout autour de lui lorsqu’une voix lui répondit :

« Je suis là, jeune homme. Que puis-je faire pour toi ? »

Saul se retrouva alors face à face avec une vieille femme qui semblait avoir surgi de nulle part. Elle était petite et se tenait le dos courbé, appuyée sur un bout de bois qui lui servait de canne. La peau ridée de son visage et le vert profond de ses yeux étaient tout ce que l’on pouvait apercevoir au milieu du grand manteau sombre dans lequel elle était enveloppée. Saul eut un mouvement de recul face à cette apparition et prit une grande inspiration pour calmer les battements de son cœur.

« Je m’appelle Saul, et je vis dans un petit village des collines de l’Ouest. J’ai fait tout ce chemin pour demander votre aide. Depuis plusieurs semaines, l’Homme Gris des montagnes s’est réveillé et ses souffrances le poussent à nous envoyer de terribles orages. J’ai donc besoin de l’eau des Trois Sources, si vous acceptez de m’en donner. »

Il avait parlé d’une traite, sans reprendre sa respiration, et attendait avec impatience la réponse de la Sorcière des sources. Mais celle-ci gardait le silence, tout en l’observant de ses yeux verts et perçants, comme si elle cherchait à sonder son âme. Enfin, elle répondit :

« Nul ne peut me dissimuler ses véritables intentions…
– Je ne vous dissimule rien, promit Saul. Je vous ai dit la stricte vérité.
– Et je n’en doute pas, reprit la sorcière. Mais rien n’est jamais aussi simple. De nombreuses personnes sont venues ici avant toi pour me demander l’accès aux sources, et aucune d’entre elles n’a réussi à répondre à la plus simple des questions.
– Laquelle ?
– Pourquoi veux-tu l’eau des Trois Sources ? »

Interloqué, et redoutant un piège, le garçon répondit avec méfiance :

« Je viens de vous expliquer pourquoi…
– Tu m’as exposé ta situation, qui est bien malheureuse, je le conçois. Mais j’aimerais savoir, pourquoi en as-tu réellement besoin ? Quelle est le véritable but de ta quête ? A qui profite-t-elle ? »

Saul comprit qu’il n’aurait pas droit à l’erreur, et que si sa réponse ne convenait pas à la vieille femme, elle disparaitrait aussi vite qu’elle était apparue. Il chercha au plus profond de son cœur, pensa à sa mère et à son père qui se désolaient dans leur petite maison, à son village, à sa vie telle qu’elle aurait dû être en ce début d’été, et à son arbre aussi, le beau saule dont les branches tanguaient et se brisaient au gré des orages. Mais son cœur l’entraina plus loin encore, au sommet des montagnes. Il ferma les yeux, et ce fut comme s’il pouvait le voir, cet homme géant qui terrifiait tout le monde, cette créature esseulée dont la vie se résumait à la souffrance et au sommeil éphémère. Il crut ressentir ses douleurs comme si elles étaient les siennes, les brûlures dans ses yeux, la peau écorchée à vif de ses mains et son cœur comme transpercé de mille poignards. Alors il sut, clair comme de l’eau de roche, ce qu’il devait répondre.

« J’ai besoin de l’eau des Trois Sources pour permettre à l’Homme Gris des Montagnes de guérir. Son sort est terriblement injuste, et je souhaite l’aider autant que je le pourrai. C’est là le véritable but de ma quête. C’est à lui, avant tout autre, qu’elle doit profiter. »

Alors, sur le visage de la vieille femme, il crut voir apparaitre l’ombre d’un sourire. Sans un mot, elle se retourna et s’éloigna de lui, le laissant coi et désemparé. Elle marchait bien plus vite qu’il ne l’aurait cru, et alors qu’elle se trouvait déjà à une bonne distance de lui, elle lança par-dessus son épaule.

« Allons mon garçon, ne traîne pas ! Reste sur mes talons si tu ne veux pas me perdre de vue ! »

Saul la rattrapa en quelques enjambées.

« Vous acceptez donc de m’aider ? »

Sans répondre, elle s’arrêta devant l’un des plus grands et imposants chênes qui bordaient la clairière et tapota trois fois sur son tronc à l’aide de sa vieille canne. Alors l’écorce se fendit en deux et laissa apparaître, dans le creux de l’arbre, l’eau qui jaillissait de la terre, claire et limpide.

« Ta réponse m’a montré que tes intentions sont pures, et qu’avant ton propre intérêt, tu penses à celui de la créature qui en a le plus besoin. Ta compassion et ton désir de lui venir en aide sont nécessaires pour déclencher la magie des sources, qui n’a qu’un effet temporaire chez qui s’en empare par la ruse, la force, ou bien poussé par l’égoïsme ou la vantardise. C’est ce qui est arrivé la dernière fois. L’homme qui t’a précédé ici il y a bien des années était le plus malhonnête de tous et ne cherchait qu’à attirer la gloire et les honneurs sur sa propre personne. C’est pour cela que les effets de l’eau ont fini par se dissiper. »

Saul sa hâta de remplir la première gourde qu’il avait accroché à sa ceinture, puis suivit la sorcière vers un deuxième arbre, puis un troisième, répétant chaque fois le même processus. Tout en le guidant, la vieille femme continuait de parler :

« La première source guérit les maladies des yeux ; avec une seule goutte dans chaque œil, il devrait y voir de nouveau comme en plein jour. La deuxième est pour la peau ; mouille un linge, bande lui les mains, et au bout de quelques heures elles auront refait peau neuve. Et la troisième enfin, pour le cœur ; qu’il boive une gorgée de cette eau, et elle atteindra rapidement son cœur pour l’apaiser de tout mal. »

Une fois les gourdes remplies et soigneusement refermées, Saul remercia chaleureusement la sorcière, et retourna au pas de course vers son cheval. Ollie l’attendait déjà, assis sur l’encolure de Borvo comme à son habitude, le sourire jusqu’aux oreilles.

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