La légende du foie gras

Je vous racontais il y a quelques temps la légende (du moins, l’une des légendes) racontant l’invention de l’armagnac, mais il existe dans les Landes, et en France de manière plus large, bien d’autres histoires venant expliquer la création de spécialités culinaires locales.
Et c’est sans surprise que l’on trouve une légende landaise autour du foie gras, ce met très réputé (bien qu’aujourd’hui très controversé), un plat de fêtes, de luxe même, qui est LA grande spécialité de notre région.

Voici ce qu’elle raconte :

« Cette histoire se déroule il y a fort longtemps, lors de l’occupation romaine.
En ce temps-là, les romains avaient soumis le peuple des Tarbelles, qui vivait désormais sous leurs ordres. Il y avait une famille de paysans qui travaillaient près de la villa romaine du Mont, qu’on appelle aujourd’hui Montfort, et dans cette famille il y avait une petite fille de 8 ans, Yantine, avec de jolies boucles brunes qui dansaient autour de ses joues rondes et de son doux sourire. Cette famille de paysans cultivait la terre et élevait des volailles car le maître aimait manger des oies, comme cela se faisait à Rome.

De la couvée d’avril, Yantine avait recueilli un pauvre petit oison tout déplumé, un pauvre petit malheureux que ses frères picoraient et martyrisaient. Elle lui fit un nid bien chaud, avec de la paille et de la fourrure, et elle le nourrissait avec ce qu’elle mangeait elle-même, c’est-à-dire de la bouillie de maïs. Et très vite, l’oie devint grande. Elle restait toujours près de Yantine, réclamant ses caresses et quémandant à manger, car elle était devenue très gourmande et raffolait du maïs, rien que de maïs. L’oie devint grosse et grasse, car à chaque bouchée de la petite fille, elle en réclamait sa part. Elle caquetait et enfournait, enfournait et caquetait, jusqu’à presque s’étouffer, le bec dressé et sifflant, les yeux tout rouges. Alors Yantine s’empressait de masser son long cou soyeux de ses petites mains afin de faire descendre la bouchée trop gourmande. Et de nouveau notre oie caquetait. Et elle devint énorme.

Un jour qu’il visitait le domaine, le maître romain la vit, si grasse, si appétissante, et il voulut la manger. Il ordonna aux paysans de la lui apporter le jeudi suivant.
La pauvre Yantine pleura, pleura, mais rien n’y fit, il fallait bien s’exécuter. On apporta l’oie au maître. Et le lendemain, grand émoi, le père fut mandé à la villa de toute urgence, car le maître voulait le voir.
L’homme fut introduit auprès du romain et le trouva, lui et ses invités, allongés sur leur lit, le visage illuminé et luisant de graisse.
– Ah, tu nous as fait manger un plat digne des Dieux ! Par Jupiter, cette oie était succulente, et son foie, oh son foie ! Il faut que tu en élèves d’autres, beaucoup d’autres, et ta fortune sera faite !
Alors notre homme rentra chez lui, un peu inquiet, et raconta tout à sa femme qui lui répondit :
– Ne vois-tu pas que notre bête était grosse car elle n’a mangé que de la bouillie de maïs ? Demande donc beaucoup de maïs au maître, et tout ira bien !
Ainsi fut fait, on lui donna autant de maïs qu’il voulait, et les oies furent nourries et gavées au maïs. Elles eurent des foies gras magnifiques, et les Romains en firent leur délice.
C’est comme ça que le foie gras conquit Rome et resta l’apanage de notre contrée. »

Ce serait donc à l’époque des Romains qu’aurait été inventé le foie gras. Mais peut-être aurez-vous noté quelques incohérences dans cette histoire… Comme souvent, la légende prend des libertés, et ne prétend pas coller parfaitement à la réalité historique bien évidemment…
En effet, le maïs n’existait absolument pas en France à l’époque des Romains, ni même pendant les siècles qui ont suivi ; il n’a été introduit en France qu’au XVIème siècle ! Impossible donc que la source de nourriture principale de notre petite famille Tarbelle eut été le maïs…
La pratique du gavage, par contre, remonte bien à l’Antiquité, et du temps des romains on gavait les volailles avec, entre autres, des figues séchées. Le goût devait certainement être bien différent !

Egyptiangeesefeeding
Bas relief d’une nécropole égyptienne montrant le gavage des oies.

Mais si on le souhaite, on peut se laisser aller à imaginer que cette histoire landaise a malgré tout une part de vérité, en tout cas en ce qui concerne le pratique du gavage au maïs. Et si c’est le cas, notre Yantine vivait probablement plutôt au XVIIème siècle, et le maître était plus vraisemblablement le marquis de Poyanne…

Mais qu’importe, les landais ont préféré détourner la réalité et enjoliver cette histoire en la plaçant à l’époque des romains, peut-être car ce temps très éloigné fascine et éveille l’imagination…

 

Source : Contes et légendes des Landes, Dr Jean Peyersblanques

Le métayer du Diable – ou La légende de l’Armagnac

Qui ne connait pas cette eau de vie délicieusement corsée qu’est l’armagnac ? Dans toute la Gascogne, et bien au-delà, sa réputation et son succès ne sont plus à faire ! Cette boisson est d’ailleurs tellement emblématique de notre belle région qu’elle a, elle aussi, donné naissance à une légende qui explique son origine…
Voici ce qu’elle raconte :

                       Il y avait une fois, entre Villeneuve-de-Marsan et Labastide-d’Armagnac, un riche paysan qui était mort sans enfants, comme un mécréant. Il alla en Enfer et le Diable hérita de sa terre. Satan chercha un métayer pour partager les produits, mais personne ne voulait travailler pour lui, même sous l’aspect le plus favorable. Enfin, un garçon se présenta, et il plut à Lucifer.

« Mon cher ami, voici les conditions : moitié, moitié. »
Et comme il venait de voir un magnifique champ de blé avoisinant, il ajouta :
« Je prends tout ce qui dépasse du sol, toi tout ce qui est dans le sol.
-Entendu, maître. »

Notre métayer rentra chez lui et planta des raves, des navets, des carottes, des poireaux. Les champs étaient verts éblouissants. Lorsque le Diable revint chercher sa récolte, il était gai, entouré d’une nuée de petits diablotins qui tiraient des charrettes grinçantes.
Il ne put emporter que des feuilles sans valeur, et il entra dans une grande colère.

« Cette fois-ci, changeons les conditions. Tu as le dessus et moi le dessous.
– Entendu, maître. »

Et notre homme sema blé, seigle, avoine. Lorsque le Diable revint, il admira en passant les vertes frondaisons de Perquie et la magnifique silhouette du château de Ravignan, gai comme un pinson de l’Enfer, et il fut ravi de l’apparence merveilleuse de la récolte. Encore mieux vu d’en bas que d’en haut, mais pour sa part, il ne trouva que des racines racornies. Sa colère fut encore plus grande. Tout trembla alentour. A grands renforts de jurons, il traita notre homme de voleur.

« Maître, maître, c’est vous qui avez choisi ! Choisissez encore!
– Tout !
– Laissez-moi vivre ! Voulez-vous tout ce qui pointe vers le ciel et tout ce qui pointe dans la terre ?
– D’accord ! Si tu réussis encore à me tromper, tu auras la terre, mais gare à toi ! »

Peu rassuré, notre métayer rentra chez lui et planta de la vigne qu’il fit pousser au maximum. Le Diable venait surveiller les travaux, et il n’admirait plus l’aspect changeant du Tursan et du Gabardan, la riche campagne aux bosquets giboyeux, les vallons aux sources vives, rien ne l’intéressait, la récolte avant tout. Il voyait pointer les feuilles vertes : « Elles seront pour moi ! » se disait-il en les mesurant avec sa queue. Il alla jusqu’à mettre son doigt crochu dans les racines : « Belles racines, marmonna-t-il, pour moi aussi ! »
Juin arriva.
« Trop tôt, maître ! dit son métayer, et juillet et août aussi. »

En septembre les feuilles se raréfièrent, certaines même jaunirent. Le Diable s’impatientait fort. En octobre, notre homme se déclara satisfait, et il vendangea car, dit-il à Lucifer :
« Les feuilles pointent et les racines aussi, prenez-les, moi je ne prends que ces pauvres grappes qui pendent !
-Voleur, pendard ! » Le Diable fou de colère jurait comme il savait le faire : « Tu as gagné bandit, mais tu n’en profiteras pas. Le vin de ces vignes et de celles alentours ne vaudra rien à boire ! »

Notre métayer avait sa terre mais était bien ennuyé. Qu’allait-il faire de son vin ? Il alla voir son vieux curé pour lui conter son histoire.

« Tu as été bien imprudent mon ami, tout ce qui vient du Diable doit être brûlé. Brûle ton vin en priant Saint-Vincent. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Il porta son vin à distiller. La flamme bleue de l’alambic, avec les cuivres mordorés, le faisaient frissonner. Était-ce déjà l’Enfer ? Le vin bouillonnait, des vapeurs s’échappaient de l’appareil compliqué, le bouilleur de cru s’affairait. Les premières gouttes arrivèrent.

« C’est du feu, Diou Biban ! » s’écria notre homme.
Et le brave curé d’ajouter :
« Brûle, brûle, nous verrons bien. »

Enfin la nouvelle eau-de-vie sortit, limpide et corsée. On la mit dans un fût de chêne de la forêt de Saint-Vincent. Bien vite, elle prit sa belle teinte ambrée et son parfum de violette embauma tout le quartier. Vous avez tous reconnu l’armagnac !
Aussi, lorsqu’au fond d’un verre vénérable vous dégusterez ce nectar, souvenez-vous du pauvre Diable de Villeneuve et de son métayer gascon.

s-l225

Vendange d’eau de vie d’armagnac, gravure, 1855

Voici donc comment l’armagnac a vu le jour ! Un vin brûlé car il avait été maudit par le Diable… Mais un Diable pas bien malin il faut le dire, qui se laisse berner très facilement par ce jeune garçon rusé. Et ce n’est pas le seul conte dans lequel on nous dépeint le Diable comme étant un personnage, certes effrayant, mais manquant d’intelligence, et souvent ridiculisé par les hommes qui s’avèrent plus malin que lui… De nombreux contes traitant du Diable le montrent ainsi, par exemple celui que je vous ai partagé le mois dernier, Le Seigneur de Poyaller, dans lequel le Diable, qui avait fait un pacte avec un seigneur cupide, se retrouve finalement bien aisément évincé lorsque le seigneur se contente de lui lancer des coques de noix vides durant le banquet final. Il semble que dans les contes populaires, un minimum de ruse (et un minimum d’aide de la part de l’Eglise et du Bon Dieu, toujours) suffise à contrer les volontés sataniques.

C’est une chose qui m’a plutôt étonnée à la lecture de ces histoires, car elles contrastent avec la façon dont les ouvrages historiques parlent de la perception du Diable par le peuple à cette époque-là. Dans le coeur et l’esprit de la population, le Diable était un être dangereux, manipulateur, fourbe et puissant, bien loin de cette image de diablotin un peu ridicule.
Voici par exemple ce que disait un historien de la fin du XIXème siècle :

La véritable aristocratie au XVIIème siècle, la plus redoutée et la plus enveloppante, est celle de Satan. [Même] le Roi Soleil s’efface devant le Prince des Ténèbres. Le Diable a son culte, ses prophètes, ses adorateurs, ses historiographes, des lieutenants et des apôtres dignes de lui. Il dispute au ciel ses prêtres, son encens et ses autels. Il fait des prodiges, commande aux éléments, dispose de la santé, de la fortune, de la vie des hommes, fait tous les jours de nouvelles recrues, et de nouvelles victimes. Il épouvante ses amis, ses ennemis, et ses juges ; se moque de la torture, des bûchers, des hécatombes, passe à travers le feu, les malédictions, les exorcismes, sans être jamais vaincu ; il lutte même victorieusement contre Dieu.
Frédéric Delacroix, Les Procès en sorcellerie au XVIIème siècle, Paris, 1896

Satan était donc perçu comme un être dont la puissance concurrençait celle de Dieu lui-même…! D’où mon étonnement à le voir décrit comme une créature si faible dans les contes populaires.

Peut-être la population se rassurait-elle en se racontant des histoires dans lesquelles ils pouvaient se moquer du Diable, et ainsi combattre leurs peurs ? Ou peut-être que l’Eglise, qui comme toujours est très présente dans chacune de ces histoires, voulait ainsi ancrer dans l’inconscient collectif le fait que, tant que l’on s’en remettrait à elle, le Diable resterait toujours impuissant…

Félix Arnaudin, le guetteur mélancolique

L’article d’aujourd’hui ne sera pas dédié comme d’habitude à une légende landaise, mais à un homme, originaire des Hautes Landes, à qui l’histoire locale doit beaucoup : Félix Arnaudin.

Cet éternel amoureux de la lande, né à Labouheyre en 1844, consacra sa vie à immortaliser, par l’écrit et par l’image, la vie dans les Landes telle qu’elle était avant l’arrivée de la grande forêt de pins.
Lorsqu’il revient de ses années passées au collège de Mont-de-Marsan, il retrouve le paysage de son pays natal en plein bouleversement. Le décret de Napoléon III obligeant les communes à ensemencer les terrains communaux, ou à les céder à des particuliers, a été prononcé quelques années plus tôt, et la forêt commence doucement à remplacer le désert landais. Obsédé par les paysages de sa jeunesse, il refuse de tout son être cette arrivée brutale de la modernité dans la vie des landais, et sa vie entière sera bâtie sur son inadaptation à la vie moderne et aux changements.

L’étouffant rideau [de pins], partout étendu où régnait tant de sereine et radieuse carté, borne implacablement la vue, hébète la pensée, en abolit tout essor.
F. Arnaudin, Chants populaires de la Grand Lande, préface.

Ne trouvant aucun intérêt aux diverses possibilités professionnelles qui s’offrent à lui, il se lance dans le projet fou de se consacrer entièrement à perpétuer la mémoire de l’ancienne lande, sous tous ses aspects. Il entame alors une collecte de contes, de proverbes, et de chants populaires. En 1887, il publie une première collection de dix contes landais, en gascon local et en français, en espérant faire reconnaître sa compétence de folkloriste par ses pairs. Mais le choix des textes, jugé sans originalité, est contesté, et Arnaudin le vit comme un échec.
Ce ne sera finalement que bien des années après sa mort que la totalité de ses écrits et collectes seront publiées dans ses Oeuvres complètes en 9 volumes, délivrant ainsi le travail d’une vie, cet incroyable témoignage de la vie landaise du XIXème siècle et de son amour pour sa terre natale.

Le désert magnifique, enchantement des aïeux, déroulant sous le désert du ciel sa nudité des premiers âges, à l’étendue plane, sans limites, où l’oeil avait le perpétuel éblouissement du vide.
F. Arnaudin, Chants populaires de la Grande Lande, préface.

Mais c’est aussi à travers la photographie que la passion de Félix Arnaudin pour son pays s’est exprimée. Il s’y est lancé à corps perdu très rapidement, tâtonnant au début pour maîtriser les techniques qui, rappelons-le, à cette époque demandaient des connaissances solides en physique et en chimie. Il a donc passé la majeure partie de sa vie à immortaliser les Haute Landes, au travers de portraits, de photos de famille, de paysages, d’architecture, mais également de scènes de vie minutieusement imaginées et mises en scène grâce à la coopération de la population locale qui a accepté de se prêter au jeu. Avec une rigueur presque maniaque, et un grand souci de la perfection, il a ainsi réalisé une oeuvre photographique remarquable, dont quelques 3200 négatifs de verre sont aujourd’hui conservés au Musée d’Aquitaine de Bordeaux, et dont une sélection est en ce moment même présentée au Pavillon de Marquèze.

IMG_20170426_170209

IMG_20170426_164754

IMG_20170426_162311

Cette belle exposition revient sur l’histoire de Félix Arnaudin et sur son travail photographique, à travers les différentes thématiques auxquelles il a consacré une attention particulière. C’est un réel plaisir de (re)découvrir ces photographies, parfois en très grand format, qui nous en apprennent tant sur ce qu’était la vie autrefois dans ces landes que beaucoup considéraient hostiles, mais qui étaient adorées par ses habitants.

Jamais le pâtre landais ne l’a considérée comme une malédiction du ciel, loin de là ; il a pour son désert une passion profonde et n’est heureux que devant ses grands horizons.
F. Arnaudin, Correspondance.

Quelques citations de Félix Arnaudin, reproduites sur les murs auprès des photographies, nous entraînent un peu plus encore dans sa vision des Landes et de ses paysages soumis à une transformation brutale.
Je ne peux que vous conseiller de plonger avec lui dans la vie du XIXème siècle, en allant voir cette exposition par vous-même, à l’écomusée de Marquèze à Sabres, avant le 5 novembre prochain.

IMG_20170426_161450

Sans titre

Retrouvez toute les informations sur le site officiel du musée de Marquèze !