Le chêne de Cassouric

Cela fait bien (trop) longtemps que je ne vous ai pas raconté d’histoire de sorcières, me semble-t-il… Corrigeons cela sur le champ ! 🙂

Aujourd’hui, je vous conduis donc en Chalosse, pour une histoire das laquelle les sorcières et le Diable complotent ensemble au cours du Sabbat afin d’empoisonner la fille du marquis de Poyanne.

Autrefois, un jeune homme prénommé Bertrand s’en revenait du marché de Dax, et parcourait la lande à la tombée de la nuit. Il avait entendu des rumeurs au sujet d’un groupe de sorcières qui sévirait dans la région, mais il n’y croyait guère et avançait sans se soucier. Mais à l’approche de ce fameux chêne de Cassouric, il aperçut au loin de petites lumières qui semblaient s’approcher, et il prit peur. Vite, il grimpa dans l’arbre et se cacha dans ses branches.

A peine installé, il vit au pied de l’arbre des femmes jeunes et vieilles se prendre par la main et se mettre à danser en rond tout en bavardant. Alors, un homme tout vêtu de rouge apparut, les yeux brillants, élégant comme un prince. Il s’adressa à l’assemblée :
– Bienvenue Mesdames ! Est-ce que tout le monde est là ?
– Non il en manque une ! répondit l’une d’elle. Ah la voilà qui arrive !
L’intéressée arrivait en courant, tout essoufflée, et s’excusa.
– Pardonnez mon retard, mais c’est que j’étais occupée à empoissonner la fille du Marquis !
– Voilà qui est fort bien, répondit le Diable. A quel remède secret as-tu pensé ?
– Il faudrait pour la guérir tuer la plus belle jument de l’écurie et lui en donner trois gouttes à avaler !
– Ah parfait, ils n’y penseront jamais ! Eh bien dansons maintenant, dit le Diable en levant son violon.
Les sorcières dansèrent jusqu’au petit matin.

Alors notre Bertrand put enfin descendre de son perchoir. Transi de peur, il n’osa raconter à personne son aventure de la nuit, mais le samedi suivant, il entendit parler de la maladie de la pauvre demoiselle de Poyanne, la fille du marquis. Elle se languissait, et on proposait une généreuse récompense à qui saurait trouver le moyen de la guérir. Très sûr de lui, Bertrand demanda immédiatement à voir monsieur le marquis, et lui indiqua le remède. Sitôt dit sitôt fait, la jeune fille fut guérie. On récompensa le jeune homme d’une grosse bourse de pièces d’or. Il acheta une métairie, et son succès fit beaucoup d’envieux autour de lui. En particulier son frère, un jeune un peu simplet, qui n’arrêtait pas de lui demander comment il avait su le fameux remède. N’y tenant plus, Bertrand lui raconta toute l’histoire. Alors son frère, dès la nuit tombée, se précipita vers le Chêne de Cassouric et se cacha dans les branches en attendant l’arrivée des sorcières. Enfin elles arrivèrent, en compagnie du Diable, et l’une d’elles avait le visage tout renfrogné. Le Diable lui demanda :
– Une mauvaise nouvelle ce soir ?
– Ah ça oui ! La fille du marquis est guérie !
– Comment ? Et par qui ?
– Probablement par celui d’en haut, répondit-elle en levant le doigt vers le ciel.
Et voilà le jeune homme tout tremblant qui se croit découvert et qui se met à crier :
– Pas vrai, pas vrai, c’est mon frère !
A ces mots, les lumières s’éteignirent. Tout disparut, et lorsque le jeune homme voulut descendre, il se retrouva au milieu d’une forêt de ronces. Il s’en extirpa tant bien que mal et rentra chez son frère en piteux état.
-Imbécile, lui dit Bertrand. Tu n’as donc pas vu que c’était le Bon Dieu qu’elle désignait ! Va donc au pré garder les vaches, tu n’es bon qu’à rester vacher…
Ce qu’il resta pour le reste de sa vie.

Les sorcières de cette histoire semblent donc avoir pour habitude de se retrouver au pied d’un chêne, ce fameux chêne de Cassouric, afin de célébrer le Sabbat.

De nombreux chênes comme celui-ci, dans les Landes, avaient la réputation de posséder des propriétés magiques. Certains étaient considérés comme bénéfiques, on les vénérait, on ramassait leurs feuilles, leurs glands ou leur écorce pour se porter chance, ou encore guérir certaines maladies. Mais d’autres au contraire, avaient la réputation d’attirer à eux les sorcières et le Diable, comme celui-ci, et on disait qu’il valait mieux ne pas s’en approcher, car on ne s’attirerait alors que des malheurs !

Parmi les chênes « magiques » les plus connus, on compte par exemple le chêne de Saint-Vincent, qui se trouve sur le site du berceau de Saint-Vincent-de-Paul. Ce chêne est très vieux, il aurait plus de 800 ans actuellement, et même si aujourd’hui il n’est plus aussi majestueux qu’autrefois, il est toujours là, toujours bien vivant, verdissant toujours à l’approche du printemps. Pourtant depuis environ 200 ans, ce chêne est creux de l’intérieur, comme s’il était rongé, mais cela n’a pas suffi à venir à bout de cet arbre centenaire. On pourrait presque croire qu’il est immortel… Ce chêne a donc une importance particulière dans le coeur de la population locale, qui le vénère depuis très longtemps. On trouve aujourd’hui, dans le creux de son tronc, une statue de la Vierge Marie, preuve que cet arbre joue un certain rôle dans la spiritualité locale.

Un autre chêne remarquable se trouvait autrefois non loin de là, à Saint-Paul-lès-Dax. C’était le chêne de Quillacq. Il était particulièrement immense, ses larges branches s’étendaient sur plus de douze mètres et ses longues racines sortaient du sol, semblables à des tentacules mouvantes. Il se trouvait sur une zone marécageuse, et une source coulait depuis son tronc. L’eau de cette source avait la réputation, comme tant d’autres, de posséder des vertus guérisseuses, et en particulier d’être efficace en tant qu’antidote contre les empoisonnements.
Malheureusement cet arbre n’existe plus aujourd’hui, il a été abattu en 1925.

chêne de quillac
source

Ces deux chênes ne sont que des exemples parmi tant d’autres, de nombreux arbres dans les Landes ont été vénérés (souvenez-vous du Pin Parleur de Tosse ) et parfois le sont encore aujourd’hui.

Si vous avez d’autres exemples en tête d’arbres magiques ou guérisseurs, n’hésitez pas à nous les faire partager en commentaire ! 🙂

La forêt de Hinx

Je vous ai déjà parlé de plusieurs créatures fantastiques peuplant nos Landes… Les Bécuts, les sirènes, les loups-garous, les fées, les sorcières, etc… Ce n’est pas ce qui manque dans les légendes landaises !
Et pourtant, j’ai quand même été étonnée, en lisant ce petit conte rapporté par le Dr Jean Peyresblanques, La forêt de Hinx, de découvrir un dragon dans l’un de nos contes locaux.
Un dragon… ! J’ai toujours associé ces créature aux épopées chevaleresques telles que la légende du roi Arthur, aux mythologies, ou bien à des romans fantasy plus contemporains… Mais un dragon dans les Landes ? Ah ça non, je n’y aurais jamais pensé !

Voici ce que raconte cette petite histoire :

Il y a longtemps, très longtemps, vivait dans la grande forêt de Téthieu un dragon énorme. Il était aussi gros que les chênes les plus gros et lorsqu’il se frottait à ces géants, tout bruissait et gémissait dans la forêt. Il s’attaquait à tout ce qui passait à sa portée. Les sangliers eux-mêmes avaient déserté leurs bauges secrètes et les oiseaux avaient fui à tire-d’aile. Le rossignol ne chantait plus la nuit et les habitants de Téthieu se terraient misérablement. Toutes les familles avaient subi des pertes, et la faim aidant, la bête s’aventurait dans les barthes, y faisant des ravages. Les animaux refusaient de sortir de étables, et la nuit, lorsque la bête soufflait, les chevaux piaffaient, les chiens hurlaient, tous tremblaient. En allant poser ses nasses, un pêcheur d’anguilles l’avait vue. La bête était noire avec une grande gueule rouge, elle dévorait un veau. Sa peau avait des reflets roux et elle faisait un bruit effrayant en déchiquetant le pauvre animal.
Il n’en avait pas vu davantage, car il était parti se cacher.

Les habitants du village avaient essayé tous les pièges possibles, la bête les avait déjoués. Puis les anciens avaient employé les sortilèges, en vain. Ils s’étaient enfin résignés à demander conseil à la Cadetoune du tuc, petite vieille toute ridée et ratatinée. Elle vivait avec des corbeaux, un vieux chat et sa chèvre. D’aucuns la disaient sorcière, on allait bien voir !

« Mère Cadetoune ! » … Les trois coups sur la porte de la masure avaient à peine retenti qu’une voix aiguë répondit : « Damoure Aqui » et peu après la porte s’ouvrit et la vieille sortit. Elle n’avait jamais vu de sa vie homme si polis et empressés. L’un lui demandait de ses nouvelles, l’autre de sa chèvre et de son chat, et de sa maison.

« Il faudrait réparer le toit avec du chaume frais, dit l’un. Mais cela, on le ferait avec combien de plaisir ! N’est-on pas là pour s’entraider ?
– Caret bous aoutes. Maintenant que vous avez peur, vous venez me voir et me raconter des histoires au lieu de me chasser comme à l’accoutumée. Je sais ce que vous voulez mais je ne peux rien contre la bête, elle est trop puissante. Seule la chaire humaine peut la calmer. Si vous voulez vous en débarrasser, donnez lui la plus belle jeune fille du village, et pendant un an la bête disparaîtra. Mais tous les ans la plus jolie, voilà ce qu’il faut. C’est la tienne, Pierroulic, et puis tu es le maire, ce serait juste : ou tu vas tuer la bête, ou tu donnes ta fille… Maintenant, refaites-moi mon toit ! »

Chose dite, chose faite, et tous, rassurés, quittèrent le pauvre Pierroulic, plus gris que cendre, tout tremblant. Il rentra chez lui, cherchant en vain une solution. Sa chère Maylis âgée de 18 ans et si mignonne… Les larmes coulaient sur ses joues burinées, silencieusement. Dans sa maison pourtant, tout semblait animé. Lou Yan son fils conversait avec son ami Vincent, un grand gars d’Hinx qui n’avait pas craint, sous prétexte de voir son ami, de venir faire un brin de cour à Maylis, toute rose. Bien sûr il était arrivé par Coslous mais il fallait du courage pour traverser l’Adour et passer par les bois. Un beau gars oui, un beau gars, mais sans biens…
Tous firent silence en voyant Pierroulic, puis le pressèrent de questions. Il parla, et Maylis se mit à pleurer. Alors, Vincent, très pâle et une lueur farouche dans les yeux, lui dit :

« Meste Pierroulic, pardonnez-nous, Maylise et moi sommes promis, aussi j’irai tuer la bête, et vous nous marierez. Sinon, nous serons tués tous les deux. Mais pour cela je voudrais les deux boeufs, les plus gras de Téthieu. »

Vincent fut aussitôt embrassé par sa fiancée, et Yan lui dit :

« Je vais avec toi.
-Non, moi ! dit Pierroulic.
-Aucun, c’est mon affaire ! Préparez-moi les bœufs pour après-demain. »

Et grandi de trois pouces, il partit chez lui. Il avait des idées et du courage mais quand même, ses trois frères l’aideraient bien dans son projet. En effet, après avoir fait forger une épée très tranchante, il partit se mettre à l’affût, après avoir attaché les bœufs à la lisière du bois, un baquet d’eau salée à côté. La bête, attirée par les beuglements de peur, se jeta sur le premier bœuf qu’elle dévora, et mit plus de temps à manger le second. Elle avait bien de l’appétit mais quand même, cela ne passait pas, alors elle but l’eau salée, et ayant tout mangé elle but encore à l’eau du ruisseau, tant et tant qu’elle se mit à dormir sur place, couchée sur le côté, tellement sa panse était rebondie. C’est ce qu’attendait Vincent. Il s’approcha doucement et d’un seul coup lui enfonça l’épée dans le cœur.

Il y eut un mariage extraordinaire, tout Hinx était invité. Les noces durèrent trois jours. Et pour le remercier, on donna à Vincent pour lui et ses descendants, le bois où vivait le dragon.

Aussi, depuis ce temps-là, il existe au milieu des bois de Téthieu une grande et belle forêt qui appartient à Hinx.

Voilà donc l’histoire du dragon féroce qui terrorisait les landais de Téthieu.

Mais en y réfléchissant, la présence de cette créature de légende dans un conte landais n’aurait pas tant dû me surprendre. Nous avons déjà vu à quel point les légendes voyagent, se répandent, sont réinterprétées à la sauce locale, et comment des thèmes, des archétypes, de symboles, se retrouvent dans plusieurs contes à travers le monde. Pourquoi le dragon aurait-il fait exception ?

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D’autant plus qu’une légende très similaire à celle-ci existe tout près de chez nous, à Bordeaux. C’est la légende du dragon de la Vieille-Tour, qui raconte comment une créature terrifiante avait élu domicile dans cette ancienne tour romaine, et réclamait chaque dimanche une jeune fille vierge qu’il dévorerait dans la semaine. Les dragons ont manifestement un faible pour la chaire des belles jeunes filles…! La dynamique et la symbolique sont ici assez simples : le dragon, symbole du mal absolu, du Diable même, s’en prend aux jeunes filles vierges, symboles de pureté et d’innocence. Une formule que l’on connaît bien et qui marche toujours…

La différence principale entre ces deux histoires se trouve dans le dénouement : dans la première, c’est le fiancé de la belle qui fait preuve de bravoure et qui trouve un moyen rusé de venir à bout de la terrifiante créature. Dans la version bordelaise, c’est l’une des jeunes filles victimes de la bête, Nicolette, qui par sa ruse parvient à repousser sa propre mise à mort et à découvrir le seul moyen de vaincre le dragon. Point de courageux fiancé dans la légende bordelaise, mais une jeune fille maligne et pleine de ressources qui sait se débrouiller par elle-même… Mon coeur de féministe a un petit faible pour cette dernière version, autant être honnête ! 😉

Et si vous souhaitez découvrir cette légende de la Vieille Tour de Bordeaux et vous en faire votre propre idée, vous pourrez la lire dans Les Contes et Légendes du Vieux Bordeaux de Michel Colle 🙂

La légende du foie gras

Je vous racontais il y a quelques temps la légende (du moins, l’une des légendes) racontant l’invention de l’armagnac, mais il existe dans les Landes, et en France de manière plus large, bien d’autres histoires venant expliquer la création de spécialités culinaires locales.
Et c’est sans surprise que l’on trouve une légende landaise autour du foie gras, ce met très réputé (bien qu’aujourd’hui très controversé), un plat de fêtes, de luxe même, qui est LA grande spécialité de notre région.

Voici ce qu’elle raconte :

« Cette histoire se déroule il y a fort longtemps, lors de l’occupation romaine.
En ce temps-là, les romains avaient soumis le peuple des Tarbelles, qui vivait désormais sous leurs ordres. Il y avait une famille de paysans qui travaillaient près de la villa romaine du Mont, qu’on appelle aujourd’hui Montfort, et dans cette famille il y avait une petite fille de 8 ans, Yantine, avec de jolies boucles brunes qui dansaient autour de ses joues rondes et de son doux sourire. Cette famille de paysans cultivait la terre et élevait des volailles car le maître aimait manger des oies, comme cela se faisait à Rome.

De la couvée d’avril, Yantine avait recueilli un pauvre petit oison tout déplumé, un pauvre petit malheureux que ses frères picoraient et martyrisaient. Elle lui fit un nid bien chaud, avec de la paille et de la fourrure, et elle le nourrissait avec ce qu’elle mangeait elle-même, c’est-à-dire de la bouillie de maïs. Et très vite, l’oie devint grande. Elle restait toujours près de Yantine, réclamant ses caresses et quémandant à manger, car elle était devenue très gourmande et raffolait du maïs, rien que de maïs. L’oie devint grosse et grasse, car à chaque bouchée de la petite fille, elle en réclamait sa part. Elle caquetait et enfournait, enfournait et caquetait, jusqu’à presque s’étouffer, le bec dressé et sifflant, les yeux tout rouges. Alors Yantine s’empressait de masser son long cou soyeux de ses petites mains afin de faire descendre la bouchée trop gourmande. Et de nouveau notre oie caquetait. Et elle devint énorme.

Un jour qu’il visitait le domaine, le maître romain la vit, si grasse, si appétissante, et il voulut la manger. Il ordonna aux paysans de la lui apporter le jeudi suivant.
La pauvre Yantine pleura, pleura, mais rien n’y fit, il fallait bien s’exécuter. On apporta l’oie au maître. Et le lendemain, grand émoi, le père fut mandé à la villa de toute urgence, car le maître voulait le voir.
L’homme fut introduit auprès du romain et le trouva, lui et ses invités, allongés sur leur lit, le visage illuminé et luisant de graisse.
– Ah, tu nous as fait manger un plat digne des Dieux ! Par Jupiter, cette oie était succulente, et son foie, oh son foie ! Il faut que tu en élèves d’autres, beaucoup d’autres, et ta fortune sera faite !
Alors notre homme rentra chez lui, un peu inquiet, et raconta tout à sa femme qui lui répondit :
– Ne vois-tu pas que notre bête était grosse car elle n’a mangé que de la bouillie de maïs ? Demande donc beaucoup de maïs au maître, et tout ira bien !
Ainsi fut fait, on lui donna autant de maïs qu’il voulait, et les oies furent nourries et gavées au maïs. Elles eurent des foies gras magnifiques, et les Romains en firent leur délice.
C’est comme ça que le foie gras conquit Rome et resta l’apanage de notre contrée. »

Ce serait donc à l’époque des Romains qu’aurait été inventé le foie gras. Mais peut-être aurez-vous noté quelques incohérences dans cette histoire… Comme souvent, la légende prend des libertés, et ne prétend pas coller parfaitement à la réalité historique bien évidemment…
En effet, le maïs n’existait absolument pas en France à l’époque des Romains, ni même pendant les siècles qui ont suivi ; il n’a été introduit en France qu’au XVIème siècle ! Impossible donc que la source de nourriture principale de notre petite famille Tarbelle eut été le maïs…
La pratique du gavage, par contre, remonte bien à l’Antiquité, et du temps des romains on gavait les volailles avec, entre autres, des figues séchées. Le goût devait certainement être bien différent !

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Bas relief d’une nécropole égyptienne montrant le gavage des oies.

Mais si on le souhaite, on peut se laisser aller à imaginer que cette histoire landaise a malgré tout une part de vérité, en tout cas en ce qui concerne le pratique du gavage au maïs. Et si c’est le cas, notre Yantine vivait probablement plutôt au XVIIème siècle, et le maître était plus vraisemblablement le marquis de Poyanne…

Mais qu’importe, les landais ont préféré détourner la réalité et enjoliver cette histoire en la plaçant à l’époque des romains, peut-être car ce temps très éloigné fascine et éveille l’imagination…

 

Source : Contes et légendes des Landes, Dr Jean Peyersblanques

Le métayer du Diable – ou La légende de l’Armagnac

Qui ne connait pas cette eau de vie délicieusement corsée qu’est l’armagnac ? Dans toute la Gascogne, et bien au-delà, sa réputation et son succès ne sont plus à faire ! Cette boisson est d’ailleurs tellement emblématique de notre belle région qu’elle a, elle aussi, donné naissance à une légende qui explique son origine…
Voici ce qu’elle raconte :

                       Il y avait une fois, entre Villeneuve-de-Marsan et Labastide-d’Armagnac, un riche paysan qui était mort sans enfants, comme un mécréant. Il alla en Enfer et le Diable hérita de sa terre. Satan chercha un métayer pour partager les produits, mais personne ne voulait travailler pour lui, même sous l’aspect le plus favorable. Enfin, un garçon se présenta, et il plut à Lucifer.

« Mon cher ami, voici les conditions : moitié, moitié. »
Et comme il venait de voir un magnifique champ de blé avoisinant, il ajouta :
« Je prends tout ce qui dépasse du sol, toi tout ce qui est dans le sol.
-Entendu, maître. »

Notre métayer rentra chez lui et planta des raves, des navets, des carottes, des poireaux. Les champs étaient verts éblouissants. Lorsque le Diable revint chercher sa récolte, il était gai, entouré d’une nuée de petits diablotins qui tiraient des charrettes grinçantes.
Il ne put emporter que des feuilles sans valeur, et il entra dans une grande colère.

« Cette fois-ci, changeons les conditions. Tu as le dessus et moi le dessous.
– Entendu, maître. »

Et notre homme sema blé, seigle, avoine. Lorsque le Diable revint, il admira en passant les vertes frondaisons de Perquie et la magnifique silhouette du château de Ravignan, gai comme un pinson de l’Enfer, et il fut ravi de l’apparence merveilleuse de la récolte. Encore mieux vu d’en bas que d’en haut, mais pour sa part, il ne trouva que des racines racornies. Sa colère fut encore plus grande. Tout trembla alentour. A grands renforts de jurons, il traita notre homme de voleur.

« Maître, maître, c’est vous qui avez choisi ! Choisissez encore!
– Tout !
– Laissez-moi vivre ! Voulez-vous tout ce qui pointe vers le ciel et tout ce qui pointe dans la terre ?
– D’accord ! Si tu réussis encore à me tromper, tu auras la terre, mais gare à toi ! »

Peu rassuré, notre métayer rentra chez lui et planta de la vigne qu’il fit pousser au maximum. Le Diable venait surveiller les travaux, et il n’admirait plus l’aspect changeant du Tursan et du Gabardan, la riche campagne aux bosquets giboyeux, les vallons aux sources vives, rien ne l’intéressait, la récolte avant tout. Il voyait pointer les feuilles vertes : « Elles seront pour moi ! » se disait-il en les mesurant avec sa queue. Il alla jusqu’à mettre son doigt crochu dans les racines : « Belles racines, marmonna-t-il, pour moi aussi ! »
Juin arriva.
« Trop tôt, maître ! dit son métayer, et juillet et août aussi. »

En septembre les feuilles se raréfièrent, certaines même jaunirent. Le Diable s’impatientait fort. En octobre, notre homme se déclara satisfait, et il vendangea car, dit-il à Lucifer :
« Les feuilles pointent et les racines aussi, prenez-les, moi je ne prends que ces pauvres grappes qui pendent !
-Voleur, pendard ! » Le Diable fou de colère jurait comme il savait le faire : « Tu as gagné bandit, mais tu n’en profiteras pas. Le vin de ces vignes et de celles alentours ne vaudra rien à boire ! »

Notre métayer avait sa terre mais était bien ennuyé. Qu’allait-il faire de son vin ? Il alla voir son vieux curé pour lui conter son histoire.

« Tu as été bien imprudent mon ami, tout ce qui vient du Diable doit être brûlé. Brûle ton vin en priant Saint-Vincent. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Il porta son vin à distiller. La flamme bleue de l’alambic, avec les cuivres mordorés, le faisaient frissonner. Était-ce déjà l’Enfer ? Le vin bouillonnait, des vapeurs s’échappaient de l’appareil compliqué, le bouilleur de cru s’affairait. Les premières gouttes arrivèrent.

« C’est du feu, Diou Biban ! » s’écria notre homme.
Et le brave curé d’ajouter :
« Brûle, brûle, nous verrons bien. »

Enfin la nouvelle eau-de-vie sortit, limpide et corsée. On la mit dans un fût de chêne de la forêt de Saint-Vincent. Bien vite, elle prit sa belle teinte ambrée et son parfum de violette embauma tout le quartier. Vous avez tous reconnu l’armagnac !
Aussi, lorsqu’au fond d’un verre vénérable vous dégusterez ce nectar, souvenez-vous du pauvre Diable de Villeneuve et de son métayer gascon.

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Vendange d’eau de vie d’armagnac, gravure, 1855

Voici donc comment l’armagnac a vu le jour ! Un vin brûlé car il avait été maudit par le Diable… Mais un Diable pas bien malin il faut le dire, qui se laisse berner très facilement par ce jeune garçon rusé. Et ce n’est pas le seul conte dans lequel on nous dépeint le Diable comme étant un personnage, certes effrayant, mais manquant d’intelligence, et souvent ridiculisé par les hommes qui s’avèrent plus malin que lui… De nombreux contes traitant du Diable le montrent ainsi, par exemple celui que je vous ai partagé le mois dernier, Le Seigneur de Poyaller, dans lequel le Diable, qui avait fait un pacte avec un seigneur cupide, se retrouve finalement bien aisément évincé lorsque le seigneur se contente de lui lancer des coques de noix vides durant le banquet final. Il semble que dans les contes populaires, un minimum de ruse (et un minimum d’aide de la part de l’Eglise et du Bon Dieu, toujours) suffise à contrer les volontés sataniques.

C’est une chose qui m’a plutôt étonnée à la lecture de ces histoires, car elles contrastent avec la façon dont les ouvrages historiques parlent de la perception du Diable par le peuple à cette époque-là. Dans le coeur et l’esprit de la population, le Diable était un être dangereux, manipulateur, fourbe et puissant, bien loin de cette image de diablotin un peu ridicule.
Voici par exemple ce que disait un historien de la fin du XIXème siècle :

La véritable aristocratie au XVIIème siècle, la plus redoutée et la plus enveloppante, est celle de Satan. [Même] le Roi Soleil s’efface devant le Prince des Ténèbres. Le Diable a son culte, ses prophètes, ses adorateurs, ses historiographes, des lieutenants et des apôtres dignes de lui. Il dispute au ciel ses prêtres, son encens et ses autels. Il fait des prodiges, commande aux éléments, dispose de la santé, de la fortune, de la vie des hommes, fait tous les jours de nouvelles recrues, et de nouvelles victimes. Il épouvante ses amis, ses ennemis, et ses juges ; se moque de la torture, des bûchers, des hécatombes, passe à travers le feu, les malédictions, les exorcismes, sans être jamais vaincu ; il lutte même victorieusement contre Dieu.
Frédéric Delacroix, Les Procès en sorcellerie au XVIIème siècle, Paris, 1896

Satan était donc perçu comme un être dont la puissance concurrençait celle de Dieu lui-même…! D’où mon étonnement à le voir décrit comme une créature si faible dans les contes populaires.

Peut-être la population se rassurait-elle en se racontant des histoires dans lesquelles ils pouvaient se moquer du Diable, et ainsi combattre leurs peurs ? Ou peut-être que l’Eglise, qui comme toujours est très présente dans chacune de ces histoires, voulait ainsi ancrer dans l’inconscient collectif le fait que, tant que l’on s’en remettrait à elle, le Diable resterait toujours impuissant…

Félix Arnaudin, le guetteur mélancolique

L’article d’aujourd’hui ne sera pas dédié comme d’habitude à une légende landaise, mais à un homme, originaire des Hautes Landes, à qui l’histoire locale doit beaucoup : Félix Arnaudin.

Cet éternel amoureux de la lande, né à Labouheyre en 1844, consacra sa vie à immortaliser, par l’écrit et par l’image, la vie dans les Landes telle qu’elle était avant l’arrivée de la grande forêt de pins.
Lorsqu’il revient de ses années passées au collège de Mont-de-Marsan, il retrouve le paysage de son pays natal en plein bouleversement. Le décret de Napoléon III obligeant les communes à ensemencer les terrains communaux, ou à les céder à des particuliers, a été prononcé quelques années plus tôt, et la forêt commence doucement à remplacer le désert landais. Obsédé par les paysages de sa jeunesse, il refuse de tout son être cette arrivée brutale de la modernité dans la vie des landais, et sa vie entière sera bâtie sur son inadaptation à la vie moderne et aux changements.

L’étouffant rideau [de pins], partout étendu où régnait tant de sereine et radieuse carté, borne implacablement la vue, hébète la pensée, en abolit tout essor.
F. Arnaudin, Chants populaires de la Grand Lande, préface.

Ne trouvant aucun intérêt aux diverses possibilités professionnelles qui s’offrent à lui, il se lance dans le projet fou de se consacrer entièrement à perpétuer la mémoire de l’ancienne lande, sous tous ses aspects. Il entame alors une collecte de contes, de proverbes, et de chants populaires. En 1887, il publie une première collection de dix contes landais, en gascon local et en français, en espérant faire reconnaître sa compétence de folkloriste par ses pairs. Mais le choix des textes, jugé sans originalité, est contesté, et Arnaudin le vit comme un échec.
Ce ne sera finalement que bien des années après sa mort que la totalité de ses écrits et collectes seront publiées dans ses Oeuvres complètes en 9 volumes, délivrant ainsi le travail d’une vie, cet incroyable témoignage de la vie landaise du XIXème siècle et de son amour pour sa terre natale.

Le désert magnifique, enchantement des aïeux, déroulant sous le désert du ciel sa nudité des premiers âges, à l’étendue plane, sans limites, où l’oeil avait le perpétuel éblouissement du vide.
F. Arnaudin, Chants populaires de la Grande Lande, préface.

Mais c’est aussi à travers la photographie que la passion de Félix Arnaudin pour son pays s’est exprimée. Il s’y est lancé à corps perdu très rapidement, tâtonnant au début pour maîtriser les techniques qui, rappelons-le, à cette époque demandaient des connaissances solides en physique et en chimie. Il a donc passé la majeure partie de sa vie à immortaliser les Haute Landes, au travers de portraits, de photos de famille, de paysages, d’architecture, mais également de scènes de vie minutieusement imaginées et mises en scène grâce à la coopération de la population locale qui a accepté de se prêter au jeu. Avec une rigueur presque maniaque, et un grand souci de la perfection, il a ainsi réalisé une oeuvre photographique remarquable, dont quelques 3200 négatifs de verre sont aujourd’hui conservés au Musée d’Aquitaine de Bordeaux, et dont une sélection est en ce moment même présentée au Pavillon de Marquèze.

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Cette belle exposition revient sur l’histoire de Félix Arnaudin et sur son travail photographique, à travers les différentes thématiques auxquelles il a consacré une attention particulière. C’est un réel plaisir de (re)découvrir ces photographies, parfois en très grand format, qui nous en apprennent tant sur ce qu’était la vie autrefois dans ces landes que beaucoup considéraient hostiles, mais qui étaient adorées par ses habitants.

Jamais le pâtre landais ne l’a considérée comme une malédiction du ciel, loin de là ; il a pour son désert une passion profonde et n’est heureux que devant ses grands horizons.
F. Arnaudin, Correspondance.

Quelques citations de Félix Arnaudin, reproduites sur les murs auprès des photographies, nous entraînent un peu plus encore dans sa vision des Landes et de ses paysages soumis à une transformation brutale.
Je ne peux que vous conseiller de plonger avec lui dans la vie du XIXème siècle, en allant voir cette exposition par vous-même, à l’écomusée de Marquèze à Sabres, avant le 5 novembre prochain.

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Sans titre

Retrouvez toute les informations sur le site officiel du musée de Marquèze !