La forêt de Hinx

Je vous ai déjà parlé de plusieurs créatures fantastiques peuplant nos Landes… Les Bécuts, les sirènes, les loups-garous, les fées, les sorcières, etc… Ce n’est pas ce qui manque dans les légendes landaises !
Et pourtant, j’ai quand même été étonnée, en lisant ce petit conte rapporté par le Dr Jean Peyresblanques, La forêt de Hinx, de découvrir un dragon dans l’un de nos contes locaux.
Un dragon… ! J’ai toujours associé ces créature aux épopées chevaleresques telles que la légende du roi Arthur, aux mythologies, ou bien à des romans fantasy plus contemporains… Mais un dragon dans les Landes ? Ah ça non, je n’y aurais jamais pensé !

Voici ce que raconte cette petite histoire :

Il y a longtemps, très longtemps, vivait dans la grande forêt de Téthieu un dragon énorme. Il était aussi gros que les chênes les plus gros et lorsqu’il se frottait à ces géants, tout bruissait et gémissait dans la forêt. Il s’attaquait à tout ce qui passait à sa portée. Les sangliers eux-mêmes avaient déserté leurs bauges secrètes et les oiseaux avaient fui à tire-d’aile. Le rossignol ne chantait plus la nuit et les habitants de Téthieu se terraient misérablement. Toutes les familles avaient subi des pertes, et la faim aidant, la bête s’aventurait dans les barthes, y faisant des ravages. Les animaux refusaient de sortir de étables, et la nuit, lorsque la bête soufflait, les chevaux piaffaient, les chiens hurlaient, tous tremblaient. En allant poser ses nasses, un pêcheur d’anguilles l’avait vue. La bête était noire avec une grande gueule rouge, elle dévorait un veau. Sa peau avait des reflets roux et elle faisait un bruit effrayant en déchiquetant le pauvre animal.
Il n’en avait pas vu davantage, car il était parti se cacher.

Les habitants du village avaient essayé tous les pièges possibles, la bête les avait déjoués. Puis les anciens avaient employé les sortilèges, en vain. Ils s’étaient enfin résignés à demander conseil à la Cadetoune du tuc, petite vieille toute ridée et ratatinée. Elle vivait avec des corbeaux, un vieux chat et sa chèvre. D’aucuns la disaient sorcière, on allait bien voir !

« Mère Cadetoune ! » … Les trois coups sur la porte de la masure avaient à peine retenti qu’une voix aiguë répondit : « Damoure Aqui » et peu après la porte s’ouvrit et la vieille sortit. Elle n’avait jamais vu de sa vie homme si polis et empressés. L’un lui demandait de ses nouvelles, l’autre de sa chèvre et de son chat, et de sa maison.

« Il faudrait réparer le toit avec du chaume frais, dit l’un. Mais cela, on le ferait avec combien de plaisir ! N’est-on pas là pour s’entraider ?
– Caret bous aoutes. Maintenant que vous avez peur, vous venez me voir et me raconter des histoires au lieu de me chasser comme à l’accoutumée. Je sais ce que vous voulez mais je ne peux rien contre la bête, elle est trop puissante. Seule la chaire humaine peut la calmer. Si vous voulez vous en débarrasser, donnez lui la plus belle jeune fille du village, et pendant un an la bête disparaîtra. Mais tous les ans la plus jolie, voilà ce qu’il faut. C’est la tienne, Pierroulic, et puis tu es le maire, ce serait juste : ou tu vas tuer la bête, ou tu donnes ta fille… Maintenant, refaites-moi mon toit ! »

Chose dite, chose faite, et tous, rassurés, quittèrent le pauvre Pierroulic, plus gris que cendre, tout tremblant. Il rentra chez lui, cherchant en vain une solution. Sa chère Maylis âgée de 18 ans et si mignonne… Les larmes coulaient sur ses joues burinées, silencieusement. Dans sa maison pourtant, tout semblait animé. Lou Yan son fils conversait avec son ami Vincent, un grand gars d’Hinx qui n’avait pas craint, sous prétexte de voir son ami, de venir faire un brin de cour à Maylis, toute rose. Bien sûr il était arrivé par Coslous mais il fallait du courage pour traverser l’Adour et passer par les bois. Un beau gars oui, un beau gars, mais sans biens…
Tous firent silence en voyant Pierroulic, puis le pressèrent de questions. Il parla, et Maylis se mit à pleurer. Alors, Vincent, très pâle et une lueur farouche dans les yeux, lui dit :

« Meste Pierroulic, pardonnez-nous, Maylise et moi sommes promis, aussi j’irai tuer la bête, et vous nous marierez. Sinon, nous serons tués tous les deux. Mais pour cela je voudrais les deux boeufs, les plus gras de Téthieu. »

Vincent fut aussitôt embrassé par sa fiancée, et Yan lui dit :

« Je vais avec toi.
-Non, moi ! dit Pierroulic.
-Aucun, c’est mon affaire ! Préparez-moi les bœufs pour après-demain. »

Et grandi de trois pouces, il partit chez lui. Il avait des idées et du courage mais quand même, ses trois frères l’aideraient bien dans son projet. En effet, après avoir fait forger une épée très tranchante, il partit se mettre à l’affût, après avoir attaché les bœufs à la lisière du bois, un baquet d’eau salée à côté. La bête, attirée par les beuglements de peur, se jeta sur le premier bœuf qu’elle dévora, et mit plus de temps à manger le second. Elle avait bien de l’appétit mais quand même, cela ne passait pas, alors elle but l’eau salée, et ayant tout mangé elle but encore à l’eau du ruisseau, tant et tant qu’elle se mit à dormir sur place, couchée sur le côté, tellement sa panse était rebondie. C’est ce qu’attendait Vincent. Il s’approcha doucement et d’un seul coup lui enfonça l’épée dans le cœur.

Il y eut un mariage extraordinaire, tout Hinx était invité. Les noces durèrent trois jours. Et pour le remercier, on donna à Vincent pour lui et ses descendants, le bois où vivait le dragon.

Aussi, depuis ce temps-là, il existe au milieu des bois de Téthieu une grande et belle forêt qui appartient à Hinx.

Voilà donc l’histoire du dragon féroce qui terrorisait les landais de Téthieu.

Mais en y réfléchissant, la présence de cette créature de légende dans un conte landais n’aurait pas tant dû me surprendre. Nous avons déjà vu à quel point les légendes voyagent, se répandent, sont réinterprétées à la sauce locale, et comment des thèmes, des archétypes, de symboles, se retrouvent dans plusieurs contes à travers le monde. Pourquoi le dragon aurait-il fait exception ?

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D’autant plus qu’une légende très similaire à celle-ci existe tout près de chez nous, à Bordeaux. C’est la légende du dragon de la Vieille-Tour, qui raconte comment une créature terrifiante avait élu domicile dans cette ancienne tour romaine, et réclamait chaque dimanche une jeune fille vierge qu’il dévorerait dans la semaine. Les dragons ont manifestement un faible pour la chaire des belles jeunes filles…! La dynamique et la symbolique sont ici assez simples : le dragon, symbole du mal absolu, du Diable même, s’en prend aux jeunes filles vierges, symboles de pureté et d’innocence. Une formule que l’on connaît bien et qui marche toujours…

La différence principale entre ces deux histoires se trouve dans le dénouement : dans la première, c’est le fiancé de la belle qui fait preuve de bravoure et qui trouve un moyen rusé de venir à bout de la terrifiante créature. Dans la version bordelaise, c’est l’une des jeunes filles victimes de la bête, Nicolette, qui par sa ruse parvient à repousser sa propre mise à mort et à découvrir le seul moyen de vaincre le dragon. Point de courageux fiancé dans la légende bordelaise, mais une jeune fille maligne et pleine de ressources qui sait se débrouiller par elle-même… Mon coeur de féministe a un petit faible pour cette dernière version, autant être honnête ! 😉

Et si vous souhaitez découvrir cette légende de la Vieille Tour de Bordeaux et vous en faire votre propre idée, vous pourrez la lire dans Les Contes et Légendes du Vieux Bordeaux de Michel Colle 🙂

Une réflexion sur “La forêt de Hinx

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