L’Homme Gris des Montagnes – 3ème partie

Ils reprirent immédiatement la route vers le Sud, et voyagèrent aussi vite qu’ils le purent. Les orages les rattrapèrent lorsqu’ils quittèrent la forêt, et plus ils s’approchaient des montagnes, plus le ciel s’obscurcissait. Le tonnerre se fit alors plus assourdissant que jamais, les éclairs qui déchiraient le ciel les aveuglaient, et la pluie battante leur fouettait les épaules. Ils avancèrent ainsi des jours durant, sans échanger un mot, se raccrochant à leur courage pour ne pas céder à l’épuisement.
Ils se trouvaient désormais au milieu des montagnes et une brève accalmie leur permit d’apercevoir avec plus de clarté le paysage qui les entourait, et de se repérer. Un peu plus au Sud, la montagne la plus haute du monde se détachait du paysage, dominant toutes les autres. Ils étaient dans la bonne direction. Redoublant d’efforts, ils profitèrent du calme éphémère pour forcer l’allure. Saul s’inquiéta :

« Aurais-je vraiment la prétention de croire que je suis capable de gravir cette montagne ? Alors qu’on dit qu’aucun homme n’a jamais réussi ?
– Mais ne dit-on pas pourtant qu’un homme est déjà allé apporter l’eau des sources à l’Homme Gris ? répondit Ollie. On dit bien des choses tu sais, mais peu sont vraies…
– C’est bien possible, mais… Comment faire pour atteindre son sommet ?
– Ah, peut-être qu’un jeune homme seul n’y arriverait pas facilement, c’est vrai… Un homme et son cheval non plus, car le chemin qui mène au sommet risque d’être bien trop escarpé, même pour un cheval aussi courageux que toi, Borvo. »

Le cheval s’ébroua comme pour confirmer ces dires. Saul fit une moue inquiète, mais Ollie affichait un large sourire, comme à son habitude.

« Mais un homme et un follet, ma foi, je suis prêt à parier que nous en viendrons à bout ! »

Légèrement rassuré par ces derniers mots, Saul sourit à son tour et choisit de faire confiance à son ami.

La pluie avait repris ses droits depuis deux bons jours lorsqu’ils atteignirent un petit village, dont les maisons semblaient s’accrocher farouchement aux parois glissantes de la montagne. Quelques rares habitants subsistaient encore, résistant à la peur de l’Homme Gris qui avait fait fuir bon nombre d’entre eux. C’est là qu’ils se séparèrent de Borvo, qui ne pouvait plus les suivre sur les sentiers de plus en plus abrupts. Ils le confièrent à un vieil homme qui l’accueillit avec chaleur, et Saul fut saisi d’un mélange de tristesse et de soulagement à l’idée d’être séparé de son petit cheval ; sa présence allait grandement lui manquer, mais au moins il serait à l’abri, au chaud, et pourrait enfin se reposer tranquillement en attendant leur retour.

Saul et Ollie continuèrent donc seuls la périlleuse ascension de la montagne. Le follet restait assis sur l’épaule du garçon, au creux de sa capuche, se cramponnant tant bien que mal aux pans du tissu pour ne pas tomber à chaque secousse. Car le sol était glissant, et c’est à tâtons que Saul devait avancer, calculant soigneusement où il posait chacun de ses pas pour ne pas dégringoler dans le vide. C’est à peine s’il osait respirer. Mais minute après minute, pas après pas, il avançait, sans s’arrêter, sans voir défiler les heures. Il ne ressentait ni la fatigue, ni l’angoisse du vide ; seul comptait le pas qu’il était en train de faire. Ollie lui était d’une aide précieuse ; lorsque leur chemin rencontrait une crevasse en apparence infranchissable, le follet allait murmurer à l’oreille de l’arbre le plus proche, et celui-ci étirait ses branches et les tressaient de façon à former un pont au-dessus du vide. Lorsqu’ils se trouvaient face à d’immenses pierres tombées du sommet de la montagne, qui semblaient bloquer le passage, les arbres de nouveau venaient à leur secours et leur assurait un passage sûr de l’autre côté du chemin.

C’est ainsi que Saul et Ollie franchirent les derniers obstacles qui se dressaient sur leur route, et atteignirent enfin le sommet de la plus haute montagne du monde. Là, ce n’étaient plus les grondements du tonnerre et le battement de la pluie qui se faisaient entendre, mais des gémissements de douleurs et des hurlements de détresse à en faire défaillir le plus coriace des hommes. Glacé jusqu’au sang, Saul s’avança à pas hésitants en direction des cris, et passa la tête derrière un immense rocher. Là, debout au bord du vide, la créature gigantesque se tordait de douleur, et les nuages noirs qui se formaient au-dessus d’elle semblaient émaner tout droit de son désespoir. Saul eut même l’impression de voir ses longues jambes rocheuses trembler d’épuisement, tandis que ses mains déchirées faisaient d’éternels va-et-vient entre son cœur et ses yeux, sans jamais pouvoir les soulager. Saul prit son courage à deux mains et sortit de sa cachette en douceur.

« Homme Gris des Montagnes ? appela-t-il, tentant de faire porter sa voix au-dessus des lamentations de la créature. Je m’appelle Saul, et je viens vous aider ! »

La créature se tut soudain, et d’une voix tonitruante et profonde, répondit :

« Nul ne peut m’aider ! Celui qui a essayé avant toi a échoué, et me voici plus malheureux que jamais ! Laisse-moi donc, retourne d’où tu viens !
– Cette fois-ci, ce sera différent ! La Sorcière des Sources me l’a dit, me l’a promis. Cette fois-ci, l’eau vous guérira éternellement. »

L’Homme Gris tourna alors la tête vers lui et soupira :

« Je ne sais pas si je peux te croire.
– Faites-moi confiance. Racontez-moi, que s’est-il passé, la dernière fois qu’un homme est venu vous apporter cette eau ? »

Les jambes affaiblies du géant défaillirent alors et il tomba à genoux, faisant tout trembler autour de lui. La voix entrecoupée de sifflements de douleur, il répondit :

« L’homme est venu, a posé les trois gourdes sur le sol, puis est parti.
– Moi, je m’occuperai moi-même d’appliquer les eaux sur vos plaies, en suivant les consignes de la Sorcière, sans vous laisser livré à vous-même.
– Il ne m’a pas adressé une seule parole. Il est parti sans même me regarder, et j’ai pu lire le dégoût sur son visage.
– Je me tiens devant vous, je vous regarde, et je vous parle, sans peur et sans répulsion. Je resterai aussi longtemps que vous le souhaiterez. Vous voyez, tout sera différent. »

L’Homme Gris garda le silence un moment, comme s’il réfléchissait, mais son corps de pierre était toujours secoué de spasmes douloureux. Saul le regardait attentivement, et malgré l’apparence effrayante de la créature, il sentait la compassion en lui grandir encore ; contrastant avec son physique de monstre des montagnes, ses paroles semblaient être celles d’un enfant abandonné, et le garçon en était bien attristé. Il s’avança un peu plus, et posa doucement sa main sur le genou de l’Homme Gris. Ce fut d’abord comme s’il touchait de la pierre, dure et froide, mais il sentit qu’en-dessous de cette surface glacée s’écoulait l’élan chaud de la vie.

« Faites-moi confiance, répéta-t-il. Je peux vous aider. »

L’immense créature acquiesça d’un signe de tête, et Saul sentit qu’il avait réussi à faire renaître l’espoir en lui.

Ainsi, avec l’aide du petit follet, Saul entreprit de guérir les plaies de l’Homme Gris des Montagnes. Comme le lui avait indiqué la sorcière, il versa une goutte de la première source dans chacun de ses yeux, et presque instantanément, les brûlures et gonflements commencèrent à s’atténuer. Il sortit de sa sacoche sa chemise de rechange qu’il déchira en deux, trempa dans l’eau de la deuxième source, puis il banda les mains meurtries du géant. Enfin, il lui fit boire une gorgée de la troisième source, afin qu’elle s’écoule rapidement jusqu’à son cœur. Alors l’Homme Gris des Montagnes retrouva la vue, put de nouveau utiliser ses mains sans hurler de douleur, et respirer, rire, parler, sans que son cœur ne le transperce de la plus aigüe des souffrances. Il était enfin libre, et comme lui, le ciel retrouva bientôt sa légèreté.

Saul et Ollie passèrent deux jours de plus au sommet de la montagne, autant pour s’assurer que le géant était bien guéri que pour reprendre eux-mêmes des forces avant d’entamer le voyage de retour. C’est au matin du troisième jour qu’ils eurent la surprise de constater que l’apparence de l’Homme Gris commençait à changer ; sa peau était plus lisse, moins sombre, et il semblait avoir perdu un peu de sa hauteur. C’est en apercevant son reflet dans une flaque d’eau sombre que soudain, il se rappela son passé.

« J’étais un homme autrefois, déclara-t-il. Un jeune homme, à peine un peu plus âgé que toi, Saul. Une sorcière m’a jeté un sort, une malédiction qui a transformé mon apparence physique et m’a rendu malade… C’était il y a si longtemps… J’avais tout oublié. »

Avec son agilité habituelle, Ollie grimpa sur l’épaule du géant et observa son visage.

« Tu es en train de redevenir humain ! s’exclama-t-il. L’eau magique ne t’a pas seulement guéri, elle a annulé la malédiction ! »

Un large sourire apparut alors sur les traits de l’Homme Gris, et l’espoir jaillit de ses yeux sombres.

« Je crois qu’il est temps pour toi de quitter cette montagne, dit Saul. Descends avec nous vers les plaines ! Tu pourras y retrouver une vie humaine, auprès de nous. »

Le géant tourna la tête vers l’horizon, où le ciel bleu de l’été s’étendait désormais à l’infini, et acquiesça :

« Rien ne me ferait plus plaisir. »

Dès le lendemain, ils se mirent donc en chemin. La descente ne fut pas plus aisée que la montée, et la taille imposante de l’Homme Gris ne lui facilitait pas la tâche sur les sentiers étroits. Mais à chaque heure qui passait, il semblait gagner en agilité et à la fin de la journée, il était moins grand d’une tête et demie. Il s’en aperçut alors que, une fois arrivés au village où ils avaient laissé Borvo, il prit Ollie dans sa main pour l’aider à descendre de son épaule. Il arrêta alors son geste, et observa le petit follet, interloqué :

« Est-ce caractéristique des follets de grandir au fur et à mesure que l’on perd de l’altitude ?
– Ah non ! répondit Ollie en riant aux éclats. Moi je n’ai pas bougé, je suis toujours aussi petit – mais pas si petit que cela pour un follet ! C’est toi qui rapetisse encore ! »

L’Homme Gris répondit à son tour par un éclat de rire tonitruant qui ricocha contre les parois de la montagne et résonna dans la nuit qui venait de tomber. Saul se sentit alors saisi de bonheur, en voyant cet homme immense, qui se tordait de douleurs quelques jours plus tôt, rire ainsi à gorge déployée. Il n’aurait pas pu rêver meilleur succès à sa mission.

Les quelques habitants du village se précipitèrent au-dehors pour voir d’où venait ce rire étrange, et eurent un mouvement de recul effrayé en apercevant cette créature étrange se tenir devant eux. Mais Saul s’empressa de les rassurer, et leur raconta toute son aventure, ainsi que la malheureuse histoire de l’Homme Gris des Montagnes, qui bientôt redeviendrait humain. Alors les villageois acclamèrent le jeune homme qui avait libéré le géant de sa terrible malédiction, et accueillirent le trio insolite de la façon la plus chaleureuse qui soit. Saul retrouva son petit cheval avec bonheur, et passa la soirée à festoyer avec leurs nouveaux amis. En observant l’Homme Gris, il s’aperçut qu’à chaque geste amical, à chaque parole bienveillante qu’on lui adressait, la métamorphose de son apparence semblait s’accélérer. Ses cheveux repoussaient dès que quelqu’un lui adressait un sourire, ses ongles avaient resurgi de sous la roche au moment où une jeune femme lui avait tendu un verre de vin, et son nez se redessinait au fur et à mesure qu’on lui servait des plats bien chauds. A la fin de la soirée, il avait presque retrouvé une apparence totalement humaine, hormis sa taille qui restait bien plus grande que la normale, et sa peau, qui gardait une teinte grise et un aspect rocheux.

Le lendemain, ils remercièrent les habitants du petit village et reprirent leur route sous un soleil éclatant, le cœur léger. L’Homme Gris affichait un grand sourire et marchait d’un pas enjoué, savourant chaque instant de cette belle matinée avec l’enthousiasme d’un enfant. Saul lui demanda :

« Avais-tu un nom, autrefois ?
– Je pense que oui. Mais je ne m’en souviens pas. Comment obtient-on un nom ?
– En général ce sont les parents qui le choisissent à la naissance, mais ce n’est pas toujours le cas. Moi par exemple on m’appelle Saul, mais c’est un surnom que l’on m’a attribué quand j’étais petit, et qui a fini par remplacer mon prénom de naissance…
– Un surnom ? Peut-être pourrait-on m’en trouver un ?
– Sûrement !
– J’aimerais que ce soit quelque chose de joyeux… Mais j’ai connu et créé tellement de malheurs… Je ne suis pas sûr que l’on trouve chez moi quelque chose qui inspire la gaité.
– Pourtant tu nous montres à chaque instant, depuis que nous avons quitté la montagne, que tu sais être heureux, et qu’il y a beaucoup de joie en toi. Cela m’a frappé hier, lorsque tu as ri aux éclats en arrivant au village.
– J’ai ri ?
– Oh oui ! s’exclama Ollie. Tu as ri si fort que la montagne en a tremblé de surprise. Personne n’avait ri comme ça depuis bien longtemps dans les montagnes. Tu as ri, et cela a réveillé quelque chose dans le cœur des gens.
– Cela pourrait être ça, ton surnom… Ari ? proposa Saul.
– Oh oui ! Cela me plairait ! Ari… »

Ses yeux se mirent à briller un peu plus fort lorsqu’il prononça ce nouveau nom, et alors qu’il le répétait encore et encore, toute trace de roche disparut de sa peau, et il redevint enfin le jeune homme qu’il avait été autrefois. Et de nouveau il se mit à rire, aussi fort que la veille, et ce son joyeux les accompagna tout au long du voyage…

 

FIN

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