L’Homme Gris des Montagnes – 3ème partie

Ils reprirent immédiatement la route vers le Sud, et voyagèrent aussi vite qu’ils le purent. Les orages les rattrapèrent lorsqu’ils quittèrent la forêt, et plus ils s’approchaient des montagnes, plus le ciel s’obscurcissait. Le tonnerre se fit alors plus assourdissant que jamais, les éclairs qui déchiraient le ciel les aveuglaient, et la pluie battante leur fouettait les épaules. Ils avancèrent ainsi des jours durant, sans échanger un mot, se raccrochant à leur courage pour ne pas céder à l’épuisement.
Ils se trouvaient désormais au milieu des montagnes et une brève accalmie leur permit d’apercevoir avec plus de clarté le paysage qui les entourait, et de se repérer. Un peu plus au Sud, la montagne la plus haute du monde se détachait du paysage, dominant toutes les autres. Ils étaient dans la bonne direction. Redoublant d’efforts, ils profitèrent du calme éphémère pour forcer l’allure. Saul s’inquiéta :

« Aurais-je vraiment la prétention de croire que je suis capable de gravir cette montagne ? Alors qu’on dit qu’aucun homme n’a jamais réussi ?
– Mais ne dit-on pas pourtant qu’un homme est déjà allé apporter l’eau des sources à l’Homme Gris ? répondit Ollie. On dit bien des choses tu sais, mais peu sont vraies…
– C’est bien possible, mais… Comment faire pour atteindre son sommet ?
– Ah, peut-être qu’un jeune homme seul n’y arriverait pas facilement, c’est vrai… Un homme et son cheval non plus, car le chemin qui mène au sommet risque d’être bien trop escarpé, même pour un cheval aussi courageux que toi, Borvo. »

Le cheval s’ébroua comme pour confirmer ces dires. Saul fit une moue inquiète, mais Ollie affichait un large sourire, comme à son habitude.

« Mais un homme et un follet, ma foi, je suis prêt à parier que nous en viendrons à bout ! »

Légèrement rassuré par ces derniers mots, Saul sourit à son tour et choisit de faire confiance à son ami.

La pluie avait repris ses droits depuis deux bons jours lorsqu’ils atteignirent un petit village, dont les maisons semblaient s’accrocher farouchement aux parois glissantes de la montagne. Quelques rares habitants subsistaient encore, résistant à la peur de l’Homme Gris qui avait fait fuir bon nombre d’entre eux. C’est là qu’ils se séparèrent de Borvo, qui ne pouvait plus les suivre sur les sentiers de plus en plus abrupts. Ils le confièrent à un vieil homme qui l’accueillit avec chaleur, et Saul fut saisi d’un mélange de tristesse et de soulagement à l’idée d’être séparé de son petit cheval ; sa présence allait grandement lui manquer, mais au moins il serait à l’abri, au chaud, et pourrait enfin se reposer tranquillement en attendant leur retour.

Saul et Ollie continuèrent donc seuls la périlleuse ascension de la montagne. Le follet restait assis sur l’épaule du garçon, au creux de sa capuche, se cramponnant tant bien que mal aux pans du tissu pour ne pas tomber à chaque secousse. Car le sol était glissant, et c’est à tâtons que Saul devait avancer, calculant soigneusement où il posait chacun de ses pas pour ne pas dégringoler dans le vide. C’est à peine s’il osait respirer. Mais minute après minute, pas après pas, il avançait, sans s’arrêter, sans voir défiler les heures. Il ne ressentait ni la fatigue, ni l’angoisse du vide ; seul comptait le pas qu’il était en train de faire. Ollie lui était d’une aide précieuse ; lorsque leur chemin rencontrait une crevasse en apparence infranchissable, le follet allait murmurer à l’oreille de l’arbre le plus proche, et celui-ci étirait ses branches et les tressaient de façon à former un pont au-dessus du vide. Lorsqu’ils se trouvaient face à d’immenses pierres tombées du sommet de la montagne, qui semblaient bloquer le passage, les arbres de nouveau venaient à leur secours et leur assurait un passage sûr de l’autre côté du chemin.

C’est ainsi que Saul et Ollie franchirent les derniers obstacles qui se dressaient sur leur route, et atteignirent enfin le sommet de la plus haute montagne du monde. Là, ce n’étaient plus les grondements du tonnerre et le battement de la pluie qui se faisaient entendre, mais des gémissements de douleurs et des hurlements de détresse à en faire défaillir le plus coriace des hommes. Glacé jusqu’au sang, Saul s’avança à pas hésitants en direction des cris, et passa la tête derrière un immense rocher. Là, debout au bord du vide, la créature gigantesque se tordait de douleur, et les nuages noirs qui se formaient au-dessus d’elle semblaient émaner tout droit de son désespoir. Saul eut même l’impression de voir ses longues jambes rocheuses trembler d’épuisement, tandis que ses mains déchirées faisaient d’éternels va-et-vient entre son cœur et ses yeux, sans jamais pouvoir les soulager. Saul prit son courage à deux mains et sortit de sa cachette en douceur.

« Homme Gris des Montagnes ? appela-t-il, tentant de faire porter sa voix au-dessus des lamentations de la créature. Je m’appelle Saul, et je viens vous aider ! »

La créature se tut soudain, et d’une voix tonitruante et profonde, répondit :

« Nul ne peut m’aider ! Celui qui a essayé avant toi a échoué, et me voici plus malheureux que jamais ! Laisse-moi donc, retourne d’où tu viens !
– Cette fois-ci, ce sera différent ! La Sorcière des Sources me l’a dit, me l’a promis. Cette fois-ci, l’eau vous guérira éternellement. »

L’Homme Gris tourna alors la tête vers lui et soupira :

« Je ne sais pas si je peux te croire.
– Faites-moi confiance. Racontez-moi, que s’est-il passé, la dernière fois qu’un homme est venu vous apporter cette eau ? »

Les jambes affaiblies du géant défaillirent alors et il tomba à genoux, faisant tout trembler autour de lui. La voix entrecoupée de sifflements de douleur, il répondit :

« L’homme est venu, a posé les trois gourdes sur le sol, puis est parti.
– Moi, je m’occuperai moi-même d’appliquer les eaux sur vos plaies, en suivant les consignes de la Sorcière, sans vous laisser livré à vous-même.
– Il ne m’a pas adressé une seule parole. Il est parti sans même me regarder, et j’ai pu lire le dégoût sur son visage.
– Je me tiens devant vous, je vous regarde, et je vous parle, sans peur et sans répulsion. Je resterai aussi longtemps que vous le souhaiterez. Vous voyez, tout sera différent. »

L’Homme Gris garda le silence un moment, comme s’il réfléchissait, mais son corps de pierre était toujours secoué de spasmes douloureux. Saul le regardait attentivement, et malgré l’apparence effrayante de la créature, il sentait la compassion en lui grandir encore ; contrastant avec son physique de monstre des montagnes, ses paroles semblaient être celles d’un enfant abandonné, et le garçon en était bien attristé. Il s’avança un peu plus, et posa doucement sa main sur le genou de l’Homme Gris. Ce fut d’abord comme s’il touchait de la pierre, dure et froide, mais il sentit qu’en-dessous de cette surface glacée s’écoulait l’élan chaud de la vie.

« Faites-moi confiance, répéta-t-il. Je peux vous aider. »

L’immense créature acquiesça d’un signe de tête, et Saul sentit qu’il avait réussi à faire renaître l’espoir en lui.

Ainsi, avec l’aide du petit follet, Saul entreprit de guérir les plaies de l’Homme Gris des Montagnes. Comme le lui avait indiqué la sorcière, il versa une goutte de la première source dans chacun de ses yeux, et presque instantanément, les brûlures et gonflements commencèrent à s’atténuer. Il sortit de sa sacoche sa chemise de rechange qu’il déchira en deux, trempa dans l’eau de la deuxième source, puis il banda les mains meurtries du géant. Enfin, il lui fit boire une gorgée de la troisième source, afin qu’elle s’écoule rapidement jusqu’à son cœur. Alors l’Homme Gris des Montagnes retrouva la vue, put de nouveau utiliser ses mains sans hurler de douleur, et respirer, rire, parler, sans que son cœur ne le transperce de la plus aigüe des souffrances. Il était enfin libre, et comme lui, le ciel retrouva bientôt sa légèreté.

Saul et Ollie passèrent deux jours de plus au sommet de la montagne, autant pour s’assurer que le géant était bien guéri que pour reprendre eux-mêmes des forces avant d’entamer le voyage de retour. C’est au matin du troisième jour qu’ils eurent la surprise de constater que l’apparence de l’Homme Gris commençait à changer ; sa peau était plus lisse, moins sombre, et il semblait avoir perdu un peu de sa hauteur. C’est en apercevant son reflet dans une flaque d’eau sombre que soudain, il se rappela son passé.

« J’étais un homme autrefois, déclara-t-il. Un jeune homme, à peine un peu plus âgé que toi, Saul. Une sorcière m’a jeté un sort, une malédiction qui a transformé mon apparence physique et m’a rendu malade… C’était il y a si longtemps… J’avais tout oublié. »

Avec son agilité habituelle, Ollie grimpa sur l’épaule du géant et observa son visage.

« Tu es en train de redevenir humain ! s’exclama-t-il. L’eau magique ne t’a pas seulement guéri, elle a annulé la malédiction ! »

Un large sourire apparut alors sur les traits de l’Homme Gris, et l’espoir jaillit de ses yeux sombres.

« Je crois qu’il est temps pour toi de quitter cette montagne, dit Saul. Descends avec nous vers les plaines ! Tu pourras y retrouver une vie humaine, auprès de nous. »

Le géant tourna la tête vers l’horizon, où le ciel bleu de l’été s’étendait désormais à l’infini, et acquiesça :

« Rien ne me ferait plus plaisir. »

Dès le lendemain, ils se mirent donc en chemin. La descente ne fut pas plus aisée que la montée, et la taille imposante de l’Homme Gris ne lui facilitait pas la tâche sur les sentiers étroits. Mais à chaque heure qui passait, il semblait gagner en agilité et à la fin de la journée, il était moins grand d’une tête et demie. Il s’en aperçut alors que, une fois arrivés au village où ils avaient laissé Borvo, il prit Ollie dans sa main pour l’aider à descendre de son épaule. Il arrêta alors son geste, et observa le petit follet, interloqué :

« Est-ce caractéristique des follets de grandir au fur et à mesure que l’on perd de l’altitude ?
– Ah non ! répondit Ollie en riant aux éclats. Moi je n’ai pas bougé, je suis toujours aussi petit – mais pas si petit que cela pour un follet ! C’est toi qui rapetisse encore ! »

L’Homme Gris répondit à son tour par un éclat de rire tonitruant qui ricocha contre les parois de la montagne et résonna dans la nuit qui venait de tomber. Saul se sentit alors saisi de bonheur, en voyant cet homme immense, qui se tordait de douleurs quelques jours plus tôt, rire ainsi à gorge déployée. Il n’aurait pas pu rêver meilleur succès à sa mission.

Les quelques habitants du village se précipitèrent au-dehors pour voir d’où venait ce rire étrange, et eurent un mouvement de recul effrayé en apercevant cette créature étrange se tenir devant eux. Mais Saul s’empressa de les rassurer, et leur raconta toute son aventure, ainsi que la malheureuse histoire de l’Homme Gris des Montagnes, qui bientôt redeviendrait humain. Alors les villageois acclamèrent le jeune homme qui avait libéré le géant de sa terrible malédiction, et accueillirent le trio insolite de la façon la plus chaleureuse qui soit. Saul retrouva son petit cheval avec bonheur, et passa la soirée à festoyer avec leurs nouveaux amis. En observant l’Homme Gris, il s’aperçut qu’à chaque geste amical, à chaque parole bienveillante qu’on lui adressait, la métamorphose de son apparence semblait s’accélérer. Ses cheveux repoussaient dès que quelqu’un lui adressait un sourire, ses ongles avaient resurgi de sous la roche au moment où une jeune femme lui avait tendu un verre de vin, et son nez se redessinait au fur et à mesure qu’on lui servait des plats bien chauds. A la fin de la soirée, il avait presque retrouvé une apparence totalement humaine, hormis sa taille qui restait bien plus grande que la normale, et sa peau, qui gardait une teinte grise et un aspect rocheux.

Le lendemain, ils remercièrent les habitants du petit village et reprirent leur route sous un soleil éclatant, le cœur léger. L’Homme Gris affichait un grand sourire et marchait d’un pas enjoué, savourant chaque instant de cette belle matinée avec l’enthousiasme d’un enfant. Saul lui demanda :

« Avais-tu un nom, autrefois ?
– Je pense que oui. Mais je ne m’en souviens pas. Comment obtient-on un nom ?
– En général ce sont les parents qui le choisissent à la naissance, mais ce n’est pas toujours le cas. Moi par exemple on m’appelle Saul, mais c’est un surnom que l’on m’a attribué quand j’étais petit, et qui a fini par remplacer mon prénom de naissance…
– Un surnom ? Peut-être pourrait-on m’en trouver un ?
– Sûrement !
– J’aimerais que ce soit quelque chose de joyeux… Mais j’ai connu et créé tellement de malheurs… Je ne suis pas sûr que l’on trouve chez moi quelque chose qui inspire la gaité.
– Pourtant tu nous montres à chaque instant, depuis que nous avons quitté la montagne, que tu sais être heureux, et qu’il y a beaucoup de joie en toi. Cela m’a frappé hier, lorsque tu as ri aux éclats en arrivant au village.
– J’ai ri ?
– Oh oui ! s’exclama Ollie. Tu as ri si fort que la montagne en a tremblé de surprise. Personne n’avait ri comme ça depuis bien longtemps dans les montagnes. Tu as ri, et cela a réveillé quelque chose dans le cœur des gens.
– Cela pourrait être ça, ton surnom… Ari ? proposa Saul.
– Oh oui ! Cela me plairait ! Ari… »

Ses yeux se mirent à briller un peu plus fort lorsqu’il prononça ce nouveau nom, et alors qu’il le répétait encore et encore, toute trace de roche disparut de sa peau, et il redevint enfin le jeune homme qu’il avait été autrefois. Et de nouveau il se mit à rire, aussi fort que la veille, et ce son joyeux les accompagna tout au long du voyage…

 

FIN

L’Homme Gris des Montagnes – 2ème partie

Saul dîna en compagnie de ses parents et fut soulagé de constater qu’ils étaient tous deux bien trop préoccupés pour s’apercevoir des sursauts agacés que faisait jeune garçon pour empêcher le follet de lui emmêler les cheveux. Il se hâta de terminer sa soupe, et prétexta un mal de ventre persistant pour se retirer au plus vite dans sa chambre. Là, tout en explorant chaque recoin de la petite pièce avec curiosité, Ollie raconta au garçon tout ce qu’il savait : l’Homme Gris était une créature intimidante par sa taille et ses pouvoirs, mais il n’était pas méchant. Il souffrait d’une maladie étrange que lui avait probablement donnée quelque sorcière mal intentionnée de la région, bien longtemps auparavant. Cette maladie s’attaquait à ses yeux, ses mains, et son cœur, et lui infligeait des douleurs cuisantes qui ne s’apaisaient que lorsqu’il réussissait à trouver le sommeil, ce qui n’était pas souvent. Elles le rendaient aveugle et insensible à tout autre malheur que le sien, et c’était par ses hurlements de douleurs et ses gestes désespérés qu’il créait, sans doute sans le vouloir, ces orages impitoyables qui tourmentaient les villages.

« Il existe un remède, poursuivit Ollie. Il y a bien longtemps, un homme est allé le chercher pour lui et le lui a apporté en échange de sa promesse de ne plus envoyer d’orage sur les collines. J’imagine qu’il est arrivé au bout de sa réserve, et que la douleur est revenue…
– Ce remède, où est-il ? Je pourrais peut-être aller en chercher pour lui !
– Il se trouve au cœur de la forêt qui s’étend à l’Est. Il y a là trois sources magiques dont l’eau possède des vertus guérisseuses extraordinaires. La première guérit les maladies des yeux, la seconde les maladies de peau, la dernière les maladies de cœur. C’est de cette eau miraculeuse dont l’Homme Gris a besoin.
– Cela ne me semble pas bien compliqué…
– Crois-tu ! Ces sources sont jalousement protégées par une vieille femme que l’on dit sorcière, et tu ne pourras y accéder qu’en passant par elle et en gagnant ses faveurs. »

Saul se tut, absorbé par ses pensées, tandis que le follet, qui avait gardé jusque-là un ton bien sérieux, retrouva son sourire béat et sa voix taquine.

« J’espère que Borvo et toi avez un bon sens de l’orientation ! Cette forêt est un vrai labyrinthe, et tous les arbres ne sont pas aussi amicaux que ton saule… »

Saul sentit son courage défaillir à l’idée de se perdre dans cette forêt et ne jamais réussir à trouver les Trois Sources, mais il tenta de garder une voix ferme en demandant :

« Connais-tu le chemin pour aller jusqu’aux sources, Ollie ? Accepterais-tu de m’y conduire ? »

Ollie arrêta soudain ses va-et-vient et se retourna vers le garçon, les yeux pétillants et le sourire jusqu’aux oreilles.

« J’attendais que tu me le demandes ! Ah, cela fait si longtemps que je ne suis pas parti en voyage ! En revanche, ce n’est pas moi qui annoncerai la nouvelle à ton saule. Il ne va pas être content de nous voir partir sans lui.

– Ne t’inquiète pas, je m’en chargerai. Merci Ollie. »

Ils quittèrent discrètement la maison bien avant le lever du soleil, sous un ciel sans étoile et une pluie battante. L’orage n’avait pas cessé de la nuit, et si désormais les coups de tonnerre se faisaient plus lointains, la pluie ne semblait pas prête de se calmer. Saul s’était emmitouflé dans son long manteau et avait rabattu la capuche sur tête, mais il savait qu’à ce rythme, l’eau finirait par pénétrer ses vêtements et le tremper jusqu’aux os. Le follet s’était également réfugié sous sa capuche et Saul sentait son oreille pointue et son petit bonnet frotter contre sa joue au rythme des pas du cheval. Borvo lui, avait déjà la robe luisante d’eau de pluie et avançait tant bien mal, sans trop rechigner, dans l’obscurité de la nuit. Saul lui faisait confiance pour ne pas s’écarter de la route qui menait à l’Est, mais attendait avec impatience les premières lueurs de l’aube.

Lorsque le soleil se leva enfin, le jeune garçon eut le sentiment de pouvoir respirer de nouveau. La pluie ne cessait pas, mais Saul décida malgré tout de profiter de cette fade lumière pour forcer le train, et Borvo se mit au petit galop sans protester, rassuré lui aussi par la lumière du matin.

Ils conservèrent cette allure autant qu’ils le purent, mais les intempéries ne leur facilitaient pas les choses ; rivières en crue, routes dissimulées sous les eaux boueuses, arbres immenses échoués sur le chemin et sols instables furent autant d’obstacles qui les obligèrent à ralentir. Mais ils avançaient malgré tout, rassemblant leur courage en silence, toute leur attention tournée vers la tâche qu’ils devaient accomplir. Borvo lui-même semblait comprendre toute l’importance de leur mission et faisait montre d’un grand courage face aux difficultés du voyage, ce qui rendait Saul tout fier de son petit cheval.

Ils atteignirent la forêt alors que le soleil se couchait, et s’enfonçèrent entre les arbres. Alors qu’ils n’avaient presque pas échangé un mot de la journée, Saul demanda à Ollie :

« Tu m’as dit que les arbres n’étaient pas toujours amicaux ? Penses-tu qu’ils accepteront notre présence cette nuit ?
– Oh, tant que tu es avec moi tu ne risques rien, répondit le follet. Les arbres m’aiment bien, et même les plus grincheux finissent par rire de mes farces et apprécier ma présence. »

La pluie était moins intense sous les grands chênes, et le tonnerre semblait s’éloigner toujours d’avantage. Saul espéra qu’en s’écartant ainsi des collines, ils laissaient également derrière eux les orages de l’Homme Gris… Mais l’obscurité s’épaississait, et Saul devenait à chaque pas tout aussi réticent que son cheval à aller plus loin.

« Si seulement nous pouvions trouver un endroit pour passer la nuit au sec ! soupira-t-il.
– Il suffit peut-être de demander ! »

Et sur ces mots, le petit follet sauta de l’épaule de Saul et agrippa la branche la plus proche. Il fila comme une flèche jusqu’au sommet de l’arbre et disparut de la vue du garçon. Quelques minutes plus tard, il redescendit à la même vitesse et sauta sur l’encolure de Borvo avec un grand sourire.

« On a de la chance, on est tombés sur un chêne très courtois ! Il nous souhaite la bienvenue dans la forêt et va prévenir ses amis que nous sommes là, afin que tous nous réservent bon accueil et nous guident. Ah, et il existe un petit refuge un tout petit peu plus loin sur la route, dans lequel nous pouvons nous abriter pour la nuit. »

Le petit abri en pierre se trouvait quelques pas plus loin, et ils s’installèrent le plus confortablement possible sur la terre humide. L’endroit était rudimentaire, mais l’eau ne coulait plus au-dessus de leur tête, et c’était bien assez pour leur permettre de passer une nuit tranquille.

Ils reprirent leur route dès les premières lueurs de l’aube. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, les nuages se faisaient moins sombres et la pluie plus éparse, et un coup d’œil en arrière leur suffit pour comprendre qu’ils s’éloignaient bel et bien des orages. Saul en était soulagé, mais il ne pouvait s’empêcher de penser à sa famille et ses amis qu’il avait laissés, là-bas sous le ciel noir et menaçant. Et s’il se sentait rempli d’inquiétude envers eux, il l’était encore plus en pensant à l’Homme Gris et aux souffrances terribles qu’il endurait depuis si longtemps, dans la solitude et l’impuissance. Depuis qu’Ollie lui avait raconté histoire de cette créature, la tristesse lui serrait le cœur, et l’idée de mettre un terme à ses souffrances était désormais aussi importante pour lui que celle de porter secours aux siens. Il fallait en finir avec cette terrible malédiction.

Ils avançaient à bonne allure, et grâce aux souvenirs du follet et à un coup de pouce occasionnel des chênes de la forêt, ils trouvèrent leur chemin sans mal. Après deux jours de marche, le soleil brillait désormais au-dessus d’eux, plus aucune goutte d’eau ne tombait des arbres, et le sol était sec. Sans jamais oublier la gravité de sa mission, Saul profita autant qu’il le put de ces journées ensoleillées et agréables qu’il passait avec son cheval et leur nouvel ami.

Enfin, ils atteignirent au cœur de la forêt une charmante clairière inondée de lumière, bordée des plus beaux arbres qu’il ne leur avait jamais été donné de voir. Le gazouillis des oiseaux sonnait agréablement aux oreilles du jeune garçon, et se mêlait au son délicat de l’eau qui s’écoule. Borvo s’arrêta et Saul mit pied à terre en demandant :

« Nous y sommes ?
– Oui, c’est ici, répondit Ollie.
– Mais je ne vois pas les sources, dit le jeune garçon en balayant la clairière du regard. Je les entends pourtant, elles semblent si proches !
– Elles sont bien là, mais je te l’ai dit, tu ne pourras y avoir accès que si la sorcière t’y autorise.
– Mais où est-elle ?
– Si tu la cherches, crois-moi tu la trouveras. »

Sur ces mots énigmatiques, le follet sauta de l’épaule du garçon et disparut entre les arbres. Saul eut beau l’appeler, il n’obtint aucune réponse, et il comprit que c’était seul qu’il devrait accomplir cette tâche. Il prit une profonde inspiration et s’avança au milieu de la clairière en demandant d’une voix ferme :

« Il y a quelqu’un ? »

Il lançait des regards tout autour de lui lorsqu’une voix lui répondit :

« Je suis là, jeune homme. Que puis-je faire pour toi ? »

Saul se retrouva alors face à face avec une vieille femme qui semblait avoir surgi de nulle part. Elle était petite et se tenait le dos courbé, appuyée sur un bout de bois qui lui servait de canne. La peau ridée de son visage et le vert profond de ses yeux étaient tout ce que l’on pouvait apercevoir au milieu du grand manteau sombre dans lequel elle était enveloppée. Saul eut un mouvement de recul face à cette apparition et prit une grande inspiration pour calmer les battements de son cœur.

« Je m’appelle Saul, et je vis dans un petit village des collines de l’Ouest. J’ai fait tout ce chemin pour demander votre aide. Depuis plusieurs semaines, l’Homme Gris des montagnes s’est réveillé et ses souffrances le poussent à nous envoyer de terribles orages. J’ai donc besoin de l’eau des Trois Sources, si vous acceptez de m’en donner. »

Il avait parlé d’une traite, sans reprendre sa respiration, et attendait avec impatience la réponse de la Sorcière des sources. Mais celle-ci gardait le silence, tout en l’observant de ses yeux verts et perçants, comme si elle cherchait à sonder son âme. Enfin, elle répondit :

« Nul ne peut me dissimuler ses véritables intentions…
– Je ne vous dissimule rien, promit Saul. Je vous ai dit la stricte vérité.
– Et je n’en doute pas, reprit la sorcière. Mais rien n’est jamais aussi simple. De nombreuses personnes sont venues ici avant toi pour me demander l’accès aux sources, et aucune d’entre elles n’a réussi à répondre à la plus simple des questions.
– Laquelle ?
– Pourquoi veux-tu l’eau des Trois Sources ? »

Interloqué, et redoutant un piège, le garçon répondit avec méfiance :

« Je viens de vous expliquer pourquoi…
– Tu m’as exposé ta situation, qui est bien malheureuse, je le conçois. Mais j’aimerais savoir, pourquoi en as-tu réellement besoin ? Quelle est le véritable but de ta quête ? A qui profite-t-elle ? »

Saul comprit qu’il n’aurait pas droit à l’erreur, et que si sa réponse ne convenait pas à la vieille femme, elle disparaitrait aussi vite qu’elle était apparue. Il chercha au plus profond de son cœur, pensa à sa mère et à son père qui se désolaient dans leur petite maison, à son village, à sa vie telle qu’elle aurait dû être en ce début d’été, et à son arbre aussi, le beau saule dont les branches tanguaient et se brisaient au gré des orages. Mais son cœur l’entraina plus loin encore, au sommet des montagnes. Il ferma les yeux, et ce fut comme s’il pouvait le voir, cet homme géant qui terrifiait tout le monde, cette créature esseulée dont la vie se résumait à la souffrance et au sommeil éphémère. Il crut ressentir ses douleurs comme si elles étaient les siennes, les brûlures dans ses yeux, la peau écorchée à vif de ses mains et son cœur comme transpercé de mille poignards. Alors il sut, clair comme de l’eau de roche, ce qu’il devait répondre.

« J’ai besoin de l’eau des Trois Sources pour permettre à l’Homme Gris des Montagnes de guérir. Son sort est terriblement injuste, et je souhaite l’aider autant que je le pourrai. C’est là le véritable but de ma quête. C’est à lui, avant tout autre, qu’elle doit profiter. »

Alors, sur le visage de la vieille femme, il crut voir apparaitre l’ombre d’un sourire. Sans un mot, elle se retourna et s’éloigna de lui, le laissant coi et désemparé. Elle marchait bien plus vite qu’il ne l’aurait cru, et alors qu’elle se trouvait déjà à une bonne distance de lui, elle lança par-dessus son épaule.

« Allons mon garçon, ne traîne pas ! Reste sur mes talons si tu ne veux pas me perdre de vue ! »

Saul la rattrapa en quelques enjambées.

« Vous acceptez donc de m’aider ? »

Sans répondre, elle s’arrêta devant l’un des plus grands et imposants chênes qui bordaient la clairière et tapota trois fois sur son tronc à l’aide de sa vieille canne. Alors l’écorce se fendit en deux et laissa apparaître, dans le creux de l’arbre, l’eau qui jaillissait de la terre, claire et limpide.

« Ta réponse m’a montré que tes intentions sont pures, et qu’avant ton propre intérêt, tu penses à celui de la créature qui en a le plus besoin. Ta compassion et ton désir de lui venir en aide sont nécessaires pour déclencher la magie des sources, qui n’a qu’un effet temporaire chez qui s’en empare par la ruse, la force, ou bien poussé par l’égoïsme ou la vantardise. C’est ce qui est arrivé la dernière fois. L’homme qui t’a précédé ici il y a bien des années était le plus malhonnête de tous et ne cherchait qu’à attirer la gloire et les honneurs sur sa propre personne. C’est pour cela que les effets de l’eau ont fini par se dissiper. »

Saul sa hâta de remplir la première gourde qu’il avait accroché à sa ceinture, puis suivit la sorcière vers un deuxième arbre, puis un troisième, répétant chaque fois le même processus. Tout en le guidant, la vieille femme continuait de parler :

« La première source guérit les maladies des yeux ; avec une seule goutte dans chaque œil, il devrait y voir de nouveau comme en plein jour. La deuxième est pour la peau ; mouille un linge, bande lui les mains, et au bout de quelques heures elles auront refait peau neuve. Et la troisième enfin, pour le cœur ; qu’il boive une gorgée de cette eau, et elle atteindra rapidement son cœur pour l’apaiser de tout mal. »

Une fois les gourdes remplies et soigneusement refermées, Saul remercia chaleureusement la sorcière, et retourna au pas de course vers son cheval. Ollie l’attendait déjà, assis sur l’encolure de Borvo comme à son habitude, le sourire jusqu’aux oreilles.

L’Homme Gris des Montagnes – 1ère partie

Il est de ces contrées si verdoyantes et généreuses qu’elles semblent tout droit sorties du Paradis. C’est dans l’une de ces belles régions que se déroule notre histoire. Il y a bien longtemps, avant que les villes et les routes ne viennent s’emparer du paysage, ces petites collines s’étendaient à perte de vue. Bordées par les eaux d’un vaste océan, elles ondulaient joyeusement d’Est en Ouest et se perdaient plus au Sud dans les montagnes que l’on apercevait au loin, lorsque le ciel était clair. C’était une terre qui n’avait de cesse de faire profiter de ses richesses aux gens qui vivaient là. Le soleil était si éclatant et la pluie si rafraichissante que tout poussait sans mal, et les paysans ne manquaient jamais de rien. C’était un peuple sans prétention qui s’était installé là, il n’y avait ni roi, ni reine, ni preux chevaliers, que de simples familles qui aimaient travailler leur terre et partager leurs biens entre eux.

Dans l’un des petits hameaux qui peuplaient ces collines, vivait un jeune garçon curieux et rêveur que l’on appelait Saul. Ce n’était pas le prénom que lui avaient choisi ses parents, mais lorsqu’il était petit, il passait le plus clair de son temps à jouer dans les branches du grand saule pleureur qui se trouvait derrière sa maison, si bien que ses voisins, avec tendresse, l’appelaient Petit-Saule. Et le surnom était resté.

Un jour, alors qu’il travaillait aux champs avec son père, une bourrasque de vent humide lui fit lever le nez. De gros nuages noirs et menaçants émergeaient à l’horizon, là où habituellement les montagnes se découpaient sur le ciel d’été.

« On dirait qu’un orage se prépare, dit-il à son père.
– Oui, on dirait bien, lui répondit celui-ci en se retournant. Espérons qu’il passera rapidement ! »

Mais cette nuit-là, le tonnerre gronda si fort que l’on aurait dit que le ciel allait s’effondrer sur la terre. Les éclairs déchiraient les nuages noirs et le vent soufflait rudement. Sans pouvoir fermer l’œil, Saul et les autres habitants du village attendaient que la tempête passe, priant pour qu’elle ne fasse pas trop de dégâts sur leurs cultures. Mais au petit matin, le vent soufflait toujours, et les éclairs firent place à la grêle, puis à une pluie battante. Et cela dura ainsi trois jours de suite. Au matin du quatrième jour, le soleil était revenu, mais les sols étaient détrempés et les champs en mauvais état. Chacun se mit aussitôt au travail pour tenter de sauver les récoltes, mais la terre avait à peine eu le temps de sécher que le ciel s’assombrit de nouveau. Saul entendit alors quelqu’un murmurer :

« Je crois que l’Homme Gris s’est réveillé. »

Etonné, il se retourna mais l’homme s’éloignait déjà à grands pas, jetant des regards effrayés derrière son épaule.
Une fois à l’abri, Saul questionna ses parents :

« Savez-vous qui est l’Homme Gris ?
– Ah, je me doutais bien qu’il ne faudrait pas longtemps avant que quelqu’un ne parle de cette vieille légende…, fit son père.
– Une légende ?
– L’Homme Gris des Montagnes, répondit sa mère. On dit qu’il vit sur la plus haute des Montagnes du Sud, si haute qu’aucun homme n’a jamais pu atteindre son sommet. On dit aussi qu’il mesure la taille de trois hommes mis bout à bout, et que de là-haut, il contrôle les orages et la grêle, qu’il envoie sur les plaines quand bon lui chante.
– Je n’avais jamais entendu parler de lui, s’étonna Saul. Ce n’est pourtant pas la première fois que nous avons des orages !
– Les orages viennent de l’océan, habituellement. Et ils ne durent jamais aussi longtemps. »

Plus personne ne dit mot de la soirée, et Saul savait qu’aucun d’entre eux n’avouerait croire à ces vieilles légendes. Mais au fond de leurs cœurs, une question demeurait pourtant : « Et si c’était vrai ? »

Les semaines passaient, et les orages se succédaient, chacun un peu plus violent que le précédent. Tous les matins, Saul jetait un œil à la fenêtre de sa chambre et voyait le saule pleureur, qui aurait dû avoir si fière allure en cette saison, perdre peu à peu ses feuilles déchirées par la grêle. Cela le rendait infiniment triste, plus encore que l’état des champs ou le regard inquiet de son père. Il aurait voulu pouvoir protéger son arbre préféré, et ne pas le laisser seul contre les éléments déchaînés.

Un jour, lors d’une rare accalmie, Saul décida de profiter de ce moment de paix pour aller à l’écurie chercher Borvo, son petit cheval, et faire une promenade sous le soleil timide. Il lança sa monture au petit trot, mais chaque foulée projetait autour de lui de grosses gouttes d’eau boueuse et il fut bien vite trempé jusqu’aux genoux. Ils arrivèrent en haut d’une colline qui culminait au-dessus de toutes les autres. De là, il avait une vue imprenable sur les villages voisins, et il put constater que les orages n’avaient épargné personne. Partout la terre restait gorgée d’eau, et la lumière du soleil se reflétait partout en de milliers de gouttes étincelantes. C’est à peine s’il reconnaissait le paysage, tant il avait été déformé par le vent et la pluie. La gorge serrée, il décida d’écourter sa promenade et fit faire demi-tour à son cheval. Une fois de retour chez lui, il fit halte près du saule pleureur, et laissant Borvo chercher des touffes d’herbes sur le sol inondé, il grimpa sur l’une des branches, comme quand il était petit. Il y resta une partie de l’après-midi, les yeux dans le vague, essayant de retrouver l’impression de sécurité que cet endroit lui procurait autrefois.

C’est alors qu’il crut entendre un petit rire aigu résonner derrière lui. Il tourna vivement la tête mais il ne vit que son cheval, qui l’attendait sagement. Il s’approcha doucement et écarquilla les yeux avec stupeur ; la crinière de Borvo était toute emmêlée, tressée de la plus étrange des façons, et il eut beau s’y acharner, il n’arrivait pas à en défaire les nœuds.

« Mais… Qui t’a fait ça ? Je n’ai pourtant vu personne ! »

Il jeta un coup d’œil autour de lui et dit d’une voix plus forte :

« Si c’est une blague, ce n’est pas très amusant ! »

Personne ne lui répondit, hormis ce petit rire qui se fit de nouveau entendre, tout proche.

« Qui est là ? Je vous entends, ce n’est pas la peine de vous cacher ! »

C’est alors qu’il aperçut deux yeux qui l’observaient, deux tous petits yeux, derrière les oreilles du cheval. Ils étaient à moitié dissimulés par un bonnet pointu tout aussi minuscule, fait avec les feuilles du saule pleureur. La petite créature se hissa alors en riant aux éclats sur l’encolure de l’animal qui ne broncha pas. Saul, lui, sursauta vivement en s’exclamant :

« Un follet ! Ça alors ! »

Il n’en avait jamais vu, mais avait bien souvent entendu parler, lorsqu’il était enfant, de ces petits lutins qui vivaient dans les arbres et qui aimaient faire des farces. Il reconnut immédiatement les oreilles pointues, les yeux bleus vifs et la taille minuscule de cette créature qui ne devait pas être plus haute qu’une main d’homme. Le follet riait toujours du tour qu’il venait de jouer à son cheval. Saul se pencha vers lui pour l’observer de plus près, mais le lutin lui tira alors bruyamment la langue et se remit à rire de plus belle.

« Comment se fait-il que je puisse le voir ? s’étonna le garçon. Je croyais que les follets étaient invisibles.
– Ce n’est pas la première fois qu’un humain réussit à me voir, répondit la créature d’une voix aigüe. De plus, je sais parler, tu n’es pas obligé de t’interroger dans le vent. »

Son ton était moqueur mais bienveillant, et la malice faisait briller ses yeux. Saul lui sourit.

« Vas-tu lui défaire ses nœuds maintenant ? demanda-t-il. Je ne sais pas comment tu t’y es pris, mais c’est un vrai casse-tête.
– Je le ferai si tu me dis comment tu t’appelles.
– Je m’appelle Saul.
– Non, ça c’est le nom de l’arbre. Tu n’es pas un arbre ?
– Non, mais j’ai passé tellement de temps dans ses branches que les gens du village m’ont surnommé ainsi.
– Ah oui, le saule m’a dit qu’il avait un petit frère un peu étrange. C’est de toi qu’il devait parler. C’est peut-être aussi pour ça que tu arrives à me voir. Toi et cet arbre n’avez peut-être pas qu’un prénom en commun. »

Etonné par ces paroles, Saul tourna la tête vers le grand arbre dont les fines branches se soulevaient doucement au rythme du vent. Il eut l’impression de le sentir respirer, et il le vit pour la première fois comme l’être pleinement vivant qu’il était. Le follet avait commencé à défaire les tresses nouées dans la crinière de Borvo et expliqua d’un air très sérieux :

« J’aime bien jouer dans les crinières des chevaux. C’est facile, leurs crins sont si épais qu’on peut tout faire avec. Les poils des chiens ne sont pas mal aussi mais ils se laissent moins faire, ils cherchent à me mordre et je ne peux jamais finir une seule tresse. Et je ne te parle même pas des chats.
– Mais pourquoi veux-tu absolument tresser les animaux ? demanda Saul en riant.
– Parce que c’est amusant ! »

Saul sourit de plus belle devant cette réponse qui sonnait comme l’évidence même dans la bouche du petit follet. Celui-ci se rassit à califourchon sur l’encolure de Borvo et plongea ses petits yeux bleus dans ceux du garçon :

« Et toi, ne vas-tu pas me demander comment je m’appelle ?
– Bien sûr, excuse-moi. Quel est ton nom petit follet ?
– Je m’appelle Ollie. Et je ne suis pas si petit que ça, pour un follet.
– Je te crois sur parole, tu es le premier que je rencontre. Et tu sais donc parler aux arbres ?
– Ce sont surtout eux qui me parlent. Ils n’ont pas beaucoup l’occasion de faire la conversation, surtout les arbres solitaires comme celui-ci… Du coup quand ils me voient ils me racontent beaucoup de choses.
– Et ce saule… T’a-t-il dit quelque chose à propos des orages ? Ils ne l’ont pas trop abîmé ?
– Non, il est robuste. Il a quelques feuilles déchirées, mais rien de méchant ! Et cela ne l’ennuie pas d’avoir les pieds mouillés en permanence. Il va bien. »

Ollie tourna la tête vers l’arbre et poursuivit :

« Il est touché que tu t’inquiètes pour lui. Il t’aime beaucoup tu sais. Il est content que tu sois venu aujourd’hui. »

Saul allait répondre qu’il était ému de savoir tout ceci, mais un grondement de tonnerre à l’horizon lui coupa la parole. Ollie s’exclama :

« Oh oh, on dirait que l’Homme Gris a fini sa sieste !
– L’Homme Gris ? répéta Saul avec stupeur. Tu as entendu parler de l’Homme Gris ?
– Bien sûr ! J’ai grandi dans les montagnes, là-bas tout le monde le connait.
– Qui est-il ? Est-ce vraiment lui qui nous envoie tous ces orages ?
– Oui c’est lui. C’est une créature immense et effrayante, il ressemble à un homme mais sa peau est grise et dure comme la roche.
– Pourquoi nous envoie-t-il la pluie et le tonnerre ?
– Parce qu’il souffre ! »

Une nouvelle fois le follet avait parlé comme si cette réponse était une évidence absolue, mais Saul ne comprenait pas. Il allait poser une nouvelle question lorsque le follet s’écria :

« Les nuages se rapprochent, il faut se mettre à l’abri !
– Attends ! Ollie, attends, j’ai besoin que tu m’en dises plus sur l’Homme Gris !
– Nous allons être trempés comme des souches si nous restons ici. Et contrairement au saule, je n’aime pas avoir les pieds mouillés.
– Alors viens avec moi, je t’emmène dans ma maison. Tu seras bien au sec, et tu auras tout le temps de me dire ce que tu sais. »

Ollie accepta d’un hochement de tête et grimpa sur l’épaule du jeune garçon. Celui-ci se dépêcha de ramener son cheval aux écuries, et il avait à peine franchi le seuil de sa maison que la pluie se mettait à tomber à grosses gouttes.

 

A suivre !

Les trois légendes

Si vous suivez également Les Pins Parleurs sur Facebook, vous savez que je m’apprête à partager avec vous, chers lecteurs, une histoire originale que j’ai écrite il y a quelques temps, pour mon propre plaisir. Aujourd’hui je trouve le courage pour la première fois de partager mes écrits… En espérant que vous trouverez du plaisir à les découvrir !

Cette histoire originale puise son inspiration dans trois légendes landaises, que j’ai déjà présentées sur Facebook, et que je réunis aujourd’hui dans cet article.

 

Les follets

Si vous côtoyez les écuries et les chevaux, vous avez peut-être déjà remarqué que, certains matins, la crinière de votre monture est toute emmêlée, toute tressée ! Et il faut alors vous armer de patience pour défaire ces nattes toutes tarabiscotées.
Savez-vous d’où cela vient ?
Ce sont les follets !
Les landais, dont la mythologie fourmille de toutes sortes de créatures, croyaient beaucoup en ces petits lutins, invisibles aux yeux des humains, qui aiment venir tresser les crins des chevaux et galoper sur leur dos toute la nuit.
C’est une grande histoire d’amitié, vieille de plusieurs millénaires, qui lie les chevaux et les follets. Ils passent des heures et des heures ensemble dans le secret de la nuit, à galoper dans le noir.
Cette jolie croyance se retrouve dans plusieurs provinces françaises, où le follet porte différents noms, le lutin bien sûr, mais parfois aussi le sotray ou le crion.

Sources : Les mystères des Landes, Pierre Chavot, p45

 

Les 3 fontaines d’Escource

Au village d’Escource passe un ruisseau près duquel s’échelonnent trois fontaines, toutes trois placées sous la protection d’un Saint patron, comme souvent dans les Landes.
La première, la fontaine Saint-Antoine, a la réputation de soigner les maladies de peau.
La seconde, la fontaine Sainte-Luce, est connue pour soulager les maladies des yeux.
La troisième, la fontaine Saint-Co, viendrait à bout des problèmes de coeur.
Ces trois fontaines, tout comme de nombreuses autres sources sacrées dans nos Landes, ont longtemps attiré à elles de nombreux fidèles, de nombreux croyants, et les témoignages de guérisons miraculeuses sont légion.
Mais ces sources avaient une particularité. Dans les années 50, on disait qu’on ne pouvait accéder à la magie de ces fontaines sans passer d’abord par une femme, une « recommandeuse », qui indiquait au patient quelle source il devait utiliser. Sans elle, on disait que la magie des Saints restait inopérante !
Il est facile, en entendant cette histoire, de laisser son imagination s’emballer et de songer aux sorcières, ou aux fées protectrices des sources, qui peuplent les contes landais…

Source : Sources et Saints guérisseurs des Landes de Gascogne, Olivier de Marlave, p61.
Source des photos : www.fontainesdeslandes.fr 

fontaine saint antoineFontaine Saint-Antoine

fontaine sainte luceFontaine Sainte-Luce

fontaine saint coFontaine Saint-Co

L’homme noir des Pyrénées

Dans le Sud des Landes circulait autrefois une légende au sujet de la grêle, des orages et des tempêtes qui s’abattaient sur les plaines. On disait que ces intempéries étaient créées par « l’homme noir », qui apparaissait sur les sommets pyrénéens pour les envoyer détruire les champs et les cultures. Les grêlons semblaient tomber directement de sa main…
Les bergers l’auraient parfois aperçu, sur le pic du Nethou, le point culminant des Pyrénées. De là, il appelle les orages et envoie des torrents de pluie et de grêle au pied de la montagne. Montagne qui, d’après eux, n’a jamais pu être gravie par quiconque !

Source : Les mystères des Landes, Pierre Chavot, p56.

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Au bûcher !

Chacun sait que depuis le Moyen-Âge, et jusqu’à l’aube du Siècle des Lumières, la France, l’Europe, et les Etats-Unis ont été le théâtre d’une répression à grande échelle qui a fait un grand nombre d’innocentes victimes : les chasses aux sorcières.

Je vous en ai déjà un peu parlé dans l’article sur Pierre de Lancre, le chasseur de sorcières qui a sévi dans le sud-ouest au début du XVIIème siècle et qui marque l’apothéose de la paranoïa autour de la sorcellerie dans notre région.

Le schéma est souvent le même ; une femme est accusée de sorcellerie par le voisinage, ou parfois même par sa propre famille, car elle aurait donné une maladie, fait mourir un nourrisson, déclenché une tempête… La sorcière était toujours la cible idéale pour justifier n’importe quel malheur inexplicable. Elle était alors arrêtée, emprisonnée, et torturée.
Sous les effets de la torture, il était inévitable que la pauvre femme finisse par avouer toutes sortes de méfaits, son initiation à la sorcellerie, sa participation aux sabbats, et bien sûr les sorts jetés sur le voisinage. La sentence ne se faisait alors pas attendre ; exil, fouet, ou encore la mise à mort. Le bûcher était alors le moyen d’exécution le plus souvent réservé aux sorcières, car on considérait que par le feu, le mal serait purgé, purifié.

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Les archives nous dévoilent ainsi des confessions à peine croyables de prétendues sorcières, leurs descriptions minutieusement détaillées des sabbats et de leur rencontre avec le Diable, parfois même les recettes de leurs onguents et de leurs poudres magiques.
Une fois leurs aveux recueillis, il était bien impossible de revenir dessus. Certaines essayèrent malgré tout, toujours en vain.

Ainsi en 1466, à Magescq, deux femmes furent condamnées au bûcher : Jehanette de Odest, et Antonine du Morar. Cette dernière, sur le chemin du supplice, manifesta un sursaut de révolte. Revenant sur ses aveux, réclamant justice, elle déclara qu’elle déchargeait sa conscience de ce péché de mensonge, et qu’elle en chargeait celle de ses juges. Mais il était trop tard pour revenir en arrière, la foule attendait son spectacle, et les sorcières furent brûlées.

Il était fort rare qu’une prétendue sorcière soit finalement reconnue innocente. Et quand elle l’était, c’était souvent trop tard.

Quelques-unes de ces histoires de miraculées nous sont parvenues, et la première me semble appartenir bien plus au domaine de la légende que du véritable fait historique :

Cette histoire serait la mention la plus ancienne d’une condamnation au bûcher pour sorcellerie dans notre région. C’était aux alentours de l’année 1100, à Saint-Sever, quelques jours après la Pentecôte.

Une foule d’environ vingt mille personnes s’est rassemblée pour assister à l’exécution d’une Lombarde que l’on amène nue, devant le bûcher qui lui est destiné. L’accusation est accablante : depuis quelques temps, une mystérieuse épidémie ravage la région, n’épargnant aucune famille. Hommes, femmes, enfants meurent subitement, et nombreux sont ceux qui perdent parents ou amis. Qui, le premier, a désigné comme responsable cette étrangère qui vit, de son propre aveu, « dans la négligence et le péché » ? Nul ne le sait et ne le saura jamais.
La diffamation se répand dès lors très rapidement. C’est cette femme la responsable, c’est elle qui a empoisonné tout le pays, c’est elle la sorcière. On l’arrête, on l’enchaîne, on la jette au fond d’un cachot et, sans atermoyer, on la condamne au bûcher. Nul besoin de magistrats, nul besoin de textes de droit. Le peuple dicte sa sentence et prépare avec frénésie le supplice suprême. Mais alors que les premières flammes s’élèvent, un adolescent, peiné du spectacle de cette femme dénudée, lui jette la maigre tunique qui le couvre. Renforcée par ce geste dans sa foi en la justice divine, la condamnée s’adresse à la bienheureuse Vierge de Rocamadour : la fournaise s’apaise, les flammes diminuent, et la Lombarde traverse le bûcher sans subir aucune brûlure ni même sentir la moindre chaleur. Miracle ! La Vierge n’a pas voulu que s’accomplisse la justice expéditive des hommes. On allait brûler une innocente.

François BORDES, Sorciers et sorcières, p17

Malgré le côté légendaire de ce récit, l’histoire de la Lombarde résume malgré tout assez bien la mentalité des populations pendant les chasses aux sorcières : les malheurs étaient toujours le fait d’une intervention maléfique et, pour s’en délivrer, il fallait trouver et éliminer le responsable… La sorcière.
Et si ce texte se place au début du XIIème siècle, ce n’est finalement que plus tard, à partir du XVème siècle, que la persécution de ces dites sorcières prendra réellement son essor.

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C’est durant ce XVème siècle que ce situe une autre histoire de sorcière innocentée… Celle-ci bien trop tard, malheureusement.

Alors qu’à cette époque le territoire est occupé par les Anglais, le seigneur Archambaud de Caupenne fit brûler par deux fois des sorcières dans le petit village d’Amou (village qui, nous l’avions vu, sera plus tard considéré par Pierre de Lancre comme un véritable nid de sorcières). Le premier bûcher fit huit victimes, le second en fit trois.
Et parmi ces victimes il y en avait une, nommée Domenge de Casalhot, qui rendit son dernier souffle en prison, quelques jours avant l’exécution de la sentence. Mais l’on considérait malgré tout que son corps devait être brûlé ; sans la purification par le feu, la sorcellerie de cette femme aurait pu continuer d’exercer ses méfaits, même après sa mort. Alors on enferma son corps dans un tonneau, que l’on plaça au milieu du bûcher, entre les deux autres condamnées.
Mais là, à la grande surprise de la foule, « miraculeusement, on ne sait comment, il fut impossible de brûler la dite sorcière, laquelle avait pour nom Domenge de Calashot ».
Son corps resta intact, résistant au brasier, comme la preuve suprême de son innocence.

Ce second récit, qui se trouve dans les archives et qui mentionne des noms et dates, semble réellement faire partie de l’Histoire. Elle est pourtant teintée d’une part de mystère qui, en raison de la superstition des hommes à l’époque, ne trouve pas d’explication dans les archives ; l’intervention divine, la survenue d’un miracle, leur suffisait amplement. Il est donc presque impossible aujourd’hui de savoir ce qui s’est réellement passé, pourquoi le corps de cette femme n’a pas brûlé…
Et s’il existe une explication rationnelle à cet histoire miraculeuse, on peut aussi se plaire à la laisser du côté de la légende, comme souvent avec les histoires de sorcières, ou l’imaginaire n’est finalement jamais loin de l’Histoire.

Quoiqu’il en soit, les cas de sorcières innocentées jusqu’au XVIIème siècle sont très rares, et il faudra attendre la rationalisation des esprits à la veille des Lumières pour que la balance s’inverse ; si les accusations de sorcellerie étaient toujours aussi nombreuses, les superstitions étant difficiles à enrayer dans les milieux ruraux, on trouve en revanche à cette époque de plus en plus de procès en diffamation, et de moins en moins de procès en sorcellerie.
Peu à peu, les bûchers se sont éteints, mais pendant bien longtemps encore, jusqu’à notre XXIème siècle, les superstitions, les peurs, la fascination envers la sorcellerie ont persisté. La figure de la sorcière a accompagné notre inconscient collectif depuis la nuit des temps et est encore aujourd’hui, et pour longtemps, profondément ancré dans notre imaginaire.

WITCHES OVER TOWN

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La petite Quitterie

Aujourd’hui, j’aimerais vous faire découvrir un auteur que j’ai découvert au cours de  mes recherches sur les contes et légendes des Landes, et que j’aime beaucoup ; Charles Daney.

Né en 1927 à Gujan-Mestras, résidant aujourd’hui à Arcachon, Charles Daney a publié plusieurs livres dédiés principalement à la Gironde, dont quelques recueils de contes inspirés de notre sud-ouest et de son vaste imaginaire.
J’ai eu la chance de tomber sur l’un de ses ouvrages dans la bibliothèque de Mériadeck à Bordeaux, alors que je faisais mes recherches. Son titre, « Contes et légendes des Landes, de la Mer, et du Vent », a tout de suite retenu mon attention et emballé mon imagination. J’ai alors découvert dans ses pages une écriture riche et poétique, et un amour pour la lande qui se ressent à chaque paragraphe.

J’ai choisi de partager avec vous le texte de « La petite Quitterie », ce joli petit conte qui m’arrache à chaque lecture un petit sourire ému…

C’était l’année d’après les grands incendies de la lande, quand les nuages cuivrés des vols de criquets obscurcissaient jusqu’au ciel des Bordelais. Ceux-ci, gens instruits et qui se croyaient d’autant plus savants qu’ils habitaient la ville, avaient lu l’histoire des neuf plaies d’Egypte. C’est pourquoi ils attendaient en gémissant la suite des calamités. Il n’y avait franc-bourgeois en cette ville qui ne prédit guerre, peste, ou massacre.

Cette année-là vivait en un petit bourg de bout de lande une toute petite fille qui allait sur ses sept ans et se prénommait Quitterie, en hommage à la sainte landaise. Elle avait appris à lire dans les nuages le jour, les étoiles la nuit, les sillons de la terre en toutes saisons et l’écume des vagues par force 5. Solitaire comme toute vraie landaise, elle ne se sentait jamais seule, ayant appris à jouer de ses doigts écartés pour voir les clins d’œil du soleil ou écouter les chuintements du vent. Elle aimait très, très fort son petit coin de lande.

A cette époque on se battait encore à coup de branches contre le feu et à grand renfort de casseroles contre les criquets. Le feu, il est vrai, se glissait par la tourbe loin derrière, enflammant d’un coup les aiguilles de pin et la résine en pot, faisant flamber les arbres comme des torches. Les larves de criquet de leur côté avançaient de front sur les molinies, s’effondraient dans les tranchées mais franchissaient les lignes du feu allumé devant elles en barrières ardentes.

Personne ne reconnaissait plus la lande dans ces espaces noircis où l’odeur âcre du feu remplaçait les senteurs de miel et de térébinthe chères aux cœurs landais.

Quitterie l’aimait tant, sa lande, qu’elle s’est mise à errer comme un petit écureuil triste dans le désert brûlé. Elle était si triste, si triste, et pourtant si gentille que les fées l’ont adoptée. Elle aimait bien les fées d’ailleurs, les ayant déjà aperçues entre ses doigts lorsqu’elles sautaient les crêtes de l’incendie comme font filles et garçons des feux de la Saint-Jean ou chevauchant des criquets comme s’ils eussent été de vulgaires dragons volants. Elle savait qu’il fallait se méfier seulement du soleil qui sèche jusqu’aux bruyères quand il chauffe le sable à blanc, du vent qui casse jusqu’aux grands chênes de l’airial quand souffle la tourmente, de la pluie qui suinte de terre entre les molinies quand elle imbibe le sable jusqu’à plus soif, du sable qui ensevelit les maisons et les champs, des touristes qui ne craignent rien sinon que le ciel leur tombe en pluie sur la tête.

Quitterie connaissait la puissance et la gentillesse des fées. Elle leur a parlé doucement, tout doucement. Nous ne savons pas ce qu’elle a pu dire, ni ce que les fées ont répondu, mais c’est pour lui faire plaisir que les fées ont arrêté le feu et les criquets, qu’elles ont calmé le soleil, le vent, la pluie et le sable. Ce jour-là, la petite Quitterie a choisi de ne plus grandir pour rester avec ses fées, et, pour ne pas inquiéter ses parents, elle est partie sans bruit, sur la pointe des pieds, par un soir de pleine lune, pour ne jamais revenir. Ses parents aimaient bien la petite Quitterie mais comme font les grandes personnes qui ne croient que les journaux, la télé ou les livres où ils s’enferment en rond pour ne plus penser, pour ne pas s’ennuyer, disent-ils, comme si l’on pouvait s’ennuyer tant qu’il reste un brin de soleil, une pincée d’herbe, un souffle d’air, ou même simplement une toute petite fille qui aime son pays et qui le dit. Alors elle a préféré ne pas avoir à expliquer son choix. Ils n’auraient pas compris.

La petite Quitterie protège toujours la lande contre le feu, les criquets, la sécheresse, les tornades, le retour des marais et les invasions de sable. Elle ne peut malheureusement rien contre les touristes cuirassés de leurs autos, de leur sans-gêne et de leur orgueil, ce qui provoque parfois la colère des fées. Mais l’orgueil des hommes ne peut pas grand chose non plus tant qu’il reste dans la lande une petite fille qui aime son pays autant que l’aime la petite Quitterie qui n’a pas voulu grandir pour garder avec les fées le beau pays de son enfance.

Je ne m’étendrai pas plus sur ce texte qui se suffit largement à lui-même…

Je vous laisse l’apprécier encore, en vous invitant simplement à découvrir les autres histoires contées par Charles Daney dans quelques-uns de ces ouvrages :

A bientôt ! 🙂

Le Roi Artus (et autres histoires de chasseurs)

Avec l’automne arrive la saison de la chasse, et dans les Landes, que l’on aime cette pratique ou non, qu’on la soutienne ou la critique, il s’agit bien sûr d’une tradition de longue date, une coutume bien ancrée qui rassemble aujourd’hui encore de nombreux adeptes.

La chasse, les chasseurs et leurs proies s’invitent alors parfois, vous vous en doutez, dans les contes landais, et c’est de cela que nous allons parler aujourd’hui.

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L’histoire de chasseur la plus connue est sans conteste celle du Roi Artus, un personnage de légende bien connu dans les Landes. Il s’agissait d’un roi au courage émérite, mais dont le seul défaut, aux yeux des landais, était sa passion démesurée pour la chasse. Il chassait si souvent qu’un jour, il eut même l’audace de préférer la chasse à son devoir religieux, et Dieu le punit et le maudit pour cela.

Voici ce que nous dit le Dr Jean Peyresblanques sur ce roi légendaire :

Artus était un roi passionné de chasse. Il ne vivait que pour la chasse et était toujours armé de pied en cap, où qu’il aille, suivi de ses valets et de ses chiens. On l’appelait le roi chasseur, ou le roi noir (lou rey neugue), car il était toujours sanglé dans un costume noir.
Un jour de Pâques, il assistait à la messe avec ses gens. Sa meute était restée à la porte de l’église. Soudain, au moment de la consécration, il entendit aboyer, puis le chœur des chiens enfla dans l’église à la porte ouverte. Les aboiements résonnèrent, formidables. D’un bond, le roi Artus se précipita vers la sortie pour aller débouter le sanglier. Le prêtre, surpris, s’était retourné et voyant partir le roi, il s’écria :
« Chasse, chasse, roi impie, que seul le jugement dernier te délivre ! »
Un grand vent s’éleva et un tourbillon emporta dans les airs le roi et toute sa suite, valets, piqueurs, chevaux, chiens, qui partirent à grand-trompes, dans une galopade insensée. Depuis, le roi Artus chasse sans trêve ni repos. Dans les longues nuits d’hiver, il vous est arrivé d’entendre de lugubres et lointains sons de trompe, dans le gémissement d’un vent au rythme du galop. C’était lui. Les vieux vous diront qu’on l’a vu parfois, tout noir sur son cheval maigre, en tête, avec son épieu et ses cheveux hirsutes. Hagard, il cherche à atteindre la proie que ses chiens efflanqués et féroces ont levée. Aussi acharnés que lui, ses valets le suivent à grands coups de trompe. Mais pas un cri, pas un aboiement, seuls la trompe et ce bruit de galop effréné. Tous les sept ans, il lève une mouche, la « mouche du désir », disaient les anciens ; il la force, il la force, et au moment où il va l’atteindre, un de ses chiens la gobe. Ainsi, jusqu’à la fin des temps.

Cette chasse éternelle d’Artus est la plus connue, mais ce roi n’est pas le seul à courir les airs jusqu’à la fin de temps en quête d’une proie inatteignable :

Presque tous les paysans, du Médoc, des Landes, du Comminges, assurent qu’ils ont souvent entendu dans l’air, soit en plein jour, soit pendant les belles nuits de l’été, le jappement d’une meute de chiens, le son du cor, et les cris d’une nombreuse troupe : ce sont, disent-ils, des génies, des rois, des guerriers qui aimaient la chasse et se livrent encore à cet exercice.

Alexandre du Mège, Statistique générale des départements pyrénéens ou des provinces de guienne et de Languedoc, cité dans Les Mystères des Landes de Pierre Chavot, p46.

Cette croyance selon laquelle les airs seraient hantés par d’anciens illustres chasseurs semble donc très répandue, et l’histoire du roi Artus n’est probablement qu’une variante de cette légende parmi d’autres.

Dans le Marensin, d’ailleurs, ce n’est pas Artus, mais un autre chasseur du nom d’Estournac, qui subit le même sort ; il fut puni par Dieu pour avoir poursuivi un lièvre le jour de Pâques, et depuis lors, ce sont seulement ses chiens que l’on aperçoit chaque année au même jour, criant et jappant, comme une apparition de mauvaise augure.

Le lièvre, tant qu’on parle de lui, est par ailleurs au centre d’une autre histoire de chasse aux tons fantastiques, rapportée par l’Abbé Foix, puis par Pierre Chavot dans ses Mystères des Landes. C’est une histoire qui se déroule à Mont-de-Marsan :

Des chasseurs repèrent dans une haie, un trou au-dessus d’un pommier, par où les lièvres se faufilent pour se régaler dans le champ. Par un beau clair de lune, l’un d’eux se poste dans l’arbre. A minuit pile, une hase splendide apparaît, avançant d’un pas lourd et cadencé, comme si elle portait une chaîne, et produisant un bruit inquiétant. Le chasseur se signe aussitôt et s’en remet à Dieu. L’animal approche, s’assoit sous le pommier, tranquillement, et lui demande :
« Tu n’as pas vu l’autre ? »
Se moquant de savoir qui est cet autre, le chasseur saute de son perchoir et court à perdre haleine chez une voisine pour lui raconter son aventure.
« Oh ! Je vois ce que c’est, dit-elle aussitôt. Cette hase a pris l’âme de la sorcière qui est morte il y a deux mois, vous savez, cette vieille maritorne qui ensorcelait tous les animaux. dieu n’a pas voulu de cette âme vilaine, il l’a remise dans le corps d’un lièvre femelle, et ce lièvre traînera des fers tant que l’âme y sera emprisonnée.
– Et alors, que faire ?
– Demander des prières, ce qui n’est pas difficile ; les obtenir, ce qui l’est davantage ; mais si on les obtient, la délivrance est immanquable, et le lièvre ne le sera plus. »

Ainsi, étant pratiquée depuis des lustres, la chasse possède, elle aussi, son lot de contes, de légendes fantastiques et de superstitions. Dans ces histoires, d’ailleurs, on croise des éléments qui se sont révélés récurrents dans les contes landais, notamment la fonction « magique » d’un prêtre, dont les seules paroles suffisent à maudire un homme dans la version du Roi Artus du Dr Peyresblanques, mais également les sorcières et leurs « âmes vilaines » rejetées par Dieu.

Finalement, c’est donc encore la religion qui s’invite partout… Même dans les histoires de chasseurs ! 😉

La Fontaine Saint-Jacques

Chose promise, chose due, aujourd’hui je vous livre la légende concernant la Fontaine Saint-Jacques, à Saint-Yaguen.

Les sources sont très nombreuses nombreuses dans les Landes (il en existe environ 200), et la grande majorité d’entre elles ont la réputation de posséder des vertus guérisseuses et ont été placées sous la protection d’un saint chrétien, afin de christianiser la vénération très ancienne de ces sources, et très ancrée dans les mœurs. Bien sûr, chacune de ces sources a ses propres caractéristiques, et certaines ont même des légendes qui leur sont rattachées.

C’est le cas de cette Fontaine Saint-Jacques, qui se trouve perdue au milieu de la forêt, entre Saint-Yaguen et Ygos-Saint-Saturnin.
On est accueilli sur ce joli site par un autel construit sur une élévation, avec une statue gravée de Saint-Jacques et de sa fameuse coquille. Des fleurs et autre offrandes y sont régulièrement déposées. Puis un petit sentier nous conduit jusqu’à sept sources, que l’on dit correspondre aux sept péchés capitaux, et qui se réunissent ensuite en un seul bassin, avant de dévaler jusqu’au ruisseau le Suzan, un peu plus bas.

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Derrière le pont qui enjambe ce ruisseau, on trouve un petit écrin de verdure ombragé, d’un calme olympien, agrémenté d’une large esplanade qui accueille la « fête des sept fontaines de Saint-Jacques », le 3ème dimanche du mois de juillet.

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Cet endroit a une place particulière dans mon cœur puisqu’il est rempli de souvenirs d’enfance ; mes parents ou mes grand-parents nous y emmenaient souvent en promenade lorsque j’étais petite, et j’ai toujours adoré cet endroit…

La légende de cette fontaine a été posée par écrit par le Dr Jean Peyresblanques, et voici ce qu’elle raconte :

Un jour, Saint-Jacques, le grand Saint-Jacques de Compostelle, décida de venir faire un tour sur la Terre. Il en avait assez d’entendre les autres saints lui reprocher ses milliers et ses milliers de fidèles : même Saint-Pierre, à Rome, avait moins de pèlerins ! Ainsi lui laissait-on entendre que son pèlerinage n’était guère difficile, tandis que les autres…
Il vint donc voir comment son pèlerinage se déroulait.

Il arriva un soir à Suzan, et trouva là trois pauvres pèlerins, dépouillés et blessés, venus panser leurs plaies à la fontaine.
– Et que vous est-il advenu, mes amis ?
– Hélas, ami, hélas, près d’ici vit un seigneur féroce qui nous a dépouillés, et le fait ainsi à tous les voyageurs. C’est un brigand infâme qui vit comme une bête sauvage, et en a tous les instincts.
Alors, d’un pas décidé, Saint-Jacques partit vers le repaire redouté, à la grande stupeur des autres pèlerins.

Près du château existait une source fraîche qui bouillonnait en un magnifique bassin naturel. Cette eau limpide l’attira et il s’en approcha. Pfft ! une flèche le frôla. Il fit un bond en arrière et un sonore éclat de rire retentit. Il ne vit rien. Il essaya à nouveau de s’approcher. Pfft ! une nouvelle flèche. Le brigand s’amusait avec deux de ses soudards. Les libations avaient bénéficié de la générosité forcée des pèlerins, et les trognes brillaient, enluminées.
– Holà, que me voulez-vous ?
– Mon beau seigneur, vous avez pauvre dépouille et coquille de messire Saint-Jacques, mais l’huître contient aussi la perle dans une affreuse carapace. Et près d’ici, un oratoire de notre grand patron menace ruine, donnez-nous donc la ceinture de cuir, avec les écus et les beaux louis d’or qu’elle contient.
Et, saisi par des mains brutales, le pauvre pèlerin dépouillé, nu comme un ver, se retrouva barbotant dans la fontaine.
– Lave-toi, misérable pécheur, lave-toi de tous tes péchés ! Tu as sept sources, allez allez, lave-toi de tous tes péchés. Tu en as assez pour tous les capitaux ! Ah ! Ah ! Les sept péchés capitaux !
Et un rire gras secouait les hommes d’armes.
Saint-Jacques, tout trempé, sortit de son bain.
– Mais il va avoir froid le pauvre pèlerin, vite, réchauffons-le !
Et un bon passage à tabac le laissa ensanglanté, moulu, sans force, sur le chemin, avec auprès de lui quelques hardes que les voleurs lui avaient jetées, en pestant avec d’autres quolibets très malsonnants !

Le Saint décida de sévir. Que ces bandits fassent leur métier de brigand passe encore, mais en son nom ! Aussi fit-il une petite prière au Seigneur, et dans la nuit il y eut une grande tempête. Le château disparut avec ses occupants dans un incendie crépitant. La fontaine rentra alors dans le sol et jaillit à la limite du territoire des bandits, assez loin de là. Elle garda ses sept sources dans ses trous bouillonnants, et se rejoignant dans une belle vasque.
– Ce ne sera plus les sept péchés capitaux, pensa Saint-Jacques, mais les sept sacrements, et mes pèlerins ne risqueront plus rien à cet endroit !
Il en fut ainsi, et on construisit près de là une belle église au clocher trinitaire : Saint-Yaguen.

Mais la légende ne s’arrête pas là…
On dit aussi qu’un peu après cette histoire, la fontaine se serait encore déplacée.

A Saint-Yaguen, la fontaine se trouvait près du lavoir municipal, et toutes les femmes du village allaient y laver leur linge. Ces lavandières gasconnes avaient la langue bien pendue, rien ne leur échappait, rien n’avait grâce à leurs yeux. Dieu sait les histoires qui se racontaient à cet endroit-là et qui étaient colportées à plaisir. L’une de ces lavandières était même, dit-on, un peu sorcière, et aurait appris à ses compagnes une danse particulière, le saut de saccule, qu’elles dansaient toutes avec plaisir dans des rondes interminables.
On ne sait si Saint-Jacques en eut assez de ce « nid de vipères », à la langue pointue et aux jupons légers, mais un jour la source disparut en grondant, le jour de la fête de Saint-Jacques. Les paroissiens affolés alertèrent le curé, qui se précipita la croix à la main. Ils coururent tous, suivant le grondement sourd qui ébranlait la terre. Le curé put le dépasser, juste avant la limite de la commune. Tout essoufflé, il planta la croix et, tombant à genoux, fit une fervente prière au Seigneur pour que la source leur restât. Et en effet la source réapparut, bouillonnante, avec ses sept trous.

Ces danses, ces rondes que les femmes d’autrefois appréciaient particulièrement, pourraient être à l’origine du mythe des Sabbats, ces grands rassemblements de sorcières au cours desquels on célébrait le Diable par des chants, des danses, des rondes diaboliques. Certains historiens ont émis l’hypothèse que les nombreux témoignages (recueillis sous la torture, il est tout de même important de le préciser) de prétendues sorcières évoquant ces célébrations démoniaques puiseraient leur source dans ces fêtes populaires, principalement constituées de femmes, qui n’auraient pas plu aux autorités de l’époque…

Alors, Saint-Yaguen, grand repaire de sorcières…? Au point d’avoir fait fuir une source sacrée ?
Qui sait ! 😉

La Saint-Jean

Demain c’est la Saint-Jean, une fête traditionnelle, religieuse et populaire, qui a toujours eu une grande importance dans les Landes, et qui est à l’origine d’un certains nombre de traditions et de croyances diverses.

Malgré son nom qui laisse penser que cette fête est avant tout catholique, dédiée à Saint-Jean-Baptiste, elle est en réalité indissociable du Solstice d’été, dont la date coïncide presque parfaitement.
Et les rites, les traditions landaises de la Saint-jean sont en réalité issues de vieilles traditions païennes qui célébraient le jour le plus long de l’année.

Beaucoup connaissent déjà la tradition des croix de la Saint-Jean, faites de fenouil et de fleurs diverses ramassées à la veille de la Saint-jean. On accrochait ces croix fleuries sur les linteaux des maisons afin de les protéger du mauvais sort, des maladies, et assurer la prospérité de la famille.

ancienne-et-nouvelle-croix-de-la-st-jeanLa nouvelle croix remplace l’ancienne sur la maison de maître à Marquèze
source 

Les plantes cueillies la veille de la Saint-Jean, ou à l’aube de la Saint-Jean, encore recouvertes de rosée, ont en effet la réputation d’avoir des bienfaits purificateurs, et les plantes médicinales voient leurs propriétés se multiplier si elles sont récoltées ce jour-là.

Ces croix de la Saint-Jean sont une tradition encore bien vivante dans les Landes, et si vous souhaitez en apprendre davantage sur ce rite, l’écomusée de Marquèze y consacre un atelier demain.

Croix-de-la-Saint-JeanCroix de la Saint-Jean

L’autre tradition principale est celles des grands feux de la Saint-Jean, au-dessus desquels on sautait pour s’apporter chance et prospérité au cours de l’année à venir.
Je me souviens encore, quand j’était petite, de ce feu immense que l’on avait allumé dans mon village, à Carcarès, autour duquel on avait festoyé, joué, dansé. Je ne suis pas sure que cette journée de la Saint-Jean y soit encore organisée aujourd’hui, et c’est bien dommage. J’en garde un fort souvenir.

On raconte aussi que le matin suivant la fête, avant le lever du soleil, autrefois les enfants fouillaient les cendres du feu de la veille pour y chercher des poils de la barbe de Saint-Jean. S’ils en trouvaient un ou deux, ces poils leur garantissaient une vie heureuse.

Tradition respectée aux Forges avec le feu de la Saint-Jean

Restauration et animation musicale autour du feu de la Saint Jean aux Forges, à Tarnos le 24 juin. Photo Jean-Yves Ihuel

Mais il y a aussi dans les Landes une autre croyance populaire concernant la Saint-Jean, peut-être moins connue :

Dans les Landes, il est de croyance populaire que, pendant la nuit de la Saint-Jean et à minuit sonnant, l’eau des fontaines se change en vin. A force de l’entendre répéter, un paysan de Soustons voulut, par lui-même, s’en rendre compte. Il quitta sa maison et se glissa furtivement jusqu’à la fontaine voisine. Il s’assit au bord de la source et, de temps en temps, il prenait de l’eau dans le creux de sa main, et la goûtait ; mais ce n’était jamais que de l’eau. Enfin, comme minuit sonnait, il la goûta de nouveau et, en effet, l’eau avait le goût du vin. Il ouvrait la bouche et proclamait le miracle : « Adare l’aygue qu’en chanjade en bin ! » (« A présent, l’eau est changée en vin ! »), lorsqu’une voix sortant de la fontaine lui répondit : « E doun qu’as ta fin ! » (Et donc, tu as ta fin! »). Et l’homme mourut.
Depuis cette époque, personne ne s’avise plus de contrôler le prodige et croit… sans aller voir.
« Coutumes et superstitions de la Saint-Jean », Ludovic Mazaret, cité dans Les mystères des Landes de Pierre CHAVOT, p70

Et vous, célébrez-vous la Saint-Jean ?
Chez vous, dans votre village, en famille ? Ou bien dans des lieux comme Marquèze, ou bien Bouricos à Pontenx-les-Forges, où se tient la Foire de la Saint-Jean chaque année depuis le Moyen-Âge ?

Quoiqu’il en soit, je vous souhaite à tous un très bel et agréable été 🙂

Le chêne de Cassouric

Cela fait bien (trop) longtemps que je ne vous ai pas raconté d’histoire de sorcières, me semble-t-il… Corrigeons cela sur le champ ! 🙂

Aujourd’hui, je vous conduis donc en Chalosse, pour une histoire das laquelle les sorcières et le Diable complotent ensemble au cours du Sabbat afin d’empoisonner la fille du marquis de Poyanne.

Autrefois, un jeune homme prénommé Bertrand s’en revenait du marché de Dax, et parcourait la lande à la tombée de la nuit. Il avait entendu des rumeurs au sujet d’un groupe de sorcières qui sévirait dans la région, mais il n’y croyait guère et avançait sans se soucier. Mais à l’approche de ce fameux chêne de Cassouric, il aperçut au loin de petites lumières qui semblaient s’approcher, et il prit peur. Vite, il grimpa dans l’arbre et se cacha dans ses branches.

A peine installé, il vit au pied de l’arbre des femmes jeunes et vieilles se prendre par la main et se mettre à danser en rond tout en bavardant. Alors, un homme tout vêtu de rouge apparut, les yeux brillants, élégant comme un prince. Il s’adressa à l’assemblée :
– Bienvenue Mesdames ! Est-ce que tout le monde est là ?
– Non il en manque une ! répondit l’une d’elle. Ah la voilà qui arrive !
L’intéressée arrivait en courant, tout essoufflée, et s’excusa.
– Pardonnez mon retard, mais c’est que j’étais occupée à empoissonner la fille du Marquis !
– Voilà qui est fort bien, répondit le Diable. A quel remède secret as-tu pensé ?
– Il faudrait pour la guérir tuer la plus belle jument de l’écurie et lui en donner trois gouttes à avaler !
– Ah parfait, ils n’y penseront jamais ! Eh bien dansons maintenant, dit le Diable en levant son violon.
Les sorcières dansèrent jusqu’au petit matin.

Alors notre Bertrand put enfin descendre de son perchoir. Transi de peur, il n’osa raconter à personne son aventure de la nuit, mais le samedi suivant, il entendit parler de la maladie de la pauvre demoiselle de Poyanne, la fille du marquis. Elle se languissait, et on proposait une généreuse récompense à qui saurait trouver le moyen de la guérir. Très sûr de lui, Bertrand demanda immédiatement à voir monsieur le marquis, et lui indiqua le remède. Sitôt dit sitôt fait, la jeune fille fut guérie. On récompensa le jeune homme d’une grosse bourse de pièces d’or. Il acheta une métairie, et son succès fit beaucoup d’envieux autour de lui. En particulier son frère, un jeune un peu simplet, qui n’arrêtait pas de lui demander comment il avait su le fameux remède. N’y tenant plus, Bertrand lui raconta toute l’histoire. Alors son frère, dès la nuit tombée, se précipita vers le Chêne de Cassouric et se cacha dans les branches en attendant l’arrivée des sorcières. Enfin elles arrivèrent, en compagnie du Diable, et l’une d’elles avait le visage tout renfrogné. Le Diable lui demanda :
– Une mauvaise nouvelle ce soir ?
– Ah ça oui ! La fille du marquis est guérie !
– Comment ? Et par qui ?
– Probablement par celui d’en haut, répondit-elle en levant le doigt vers le ciel.
Et voilà le jeune homme tout tremblant qui se croit découvert et qui se met à crier :
– Pas vrai, pas vrai, c’est mon frère !
A ces mots, les lumières s’éteignirent. Tout disparut, et lorsque le jeune homme voulut descendre, il se retrouva au milieu d’une forêt de ronces. Il s’en extirpa tant bien que mal et rentra chez son frère en piteux état.
-Imbécile, lui dit Bertrand. Tu n’as donc pas vu que c’était le Bon Dieu qu’elle désignait ! Va donc au pré garder les vaches, tu n’es bon qu’à rester vacher…
Ce qu’il resta pour le reste de sa vie.

Les sorcières de cette histoire semblent donc avoir pour habitude de se retrouver au pied d’un chêne, ce fameux chêne de Cassouric, afin de célébrer le Sabbat.

De nombreux chênes comme celui-ci, dans les Landes, avaient la réputation de posséder des propriétés magiques. Certains étaient considérés comme bénéfiques, on les vénérait, on ramassait leurs feuilles, leurs glands ou leur écorce pour se porter chance, ou encore guérir certaines maladies. Mais d’autres au contraire, avaient la réputation d’attirer à eux les sorcières et le Diable, comme celui-ci, et on disait qu’il valait mieux ne pas s’en approcher, car on ne s’attirerait alors que des malheurs !

Parmi les chênes « magiques » les plus connus, on compte par exemple le chêne de Saint-Vincent, qui se trouve sur le site du berceau de Saint-Vincent-de-Paul. Ce chêne est très vieux, il aurait plus de 800 ans actuellement, et même si aujourd’hui il n’est plus aussi majestueux qu’autrefois, il est toujours là, toujours bien vivant, verdissant toujours à l’approche du printemps. Pourtant depuis environ 200 ans, ce chêne est creux de l’intérieur, comme s’il était rongé, mais cela n’a pas suffi à venir à bout de cet arbre centenaire. On pourrait presque croire qu’il est immortel… Ce chêne a donc une importance particulière dans le coeur de la population locale, qui le vénère depuis très longtemps. On trouve aujourd’hui, dans le creux de son tronc, une statue de la Vierge Marie, preuve que cet arbre joue un certain rôle dans la spiritualité locale.

Un autre chêne remarquable se trouvait autrefois non loin de là, à Saint-Paul-lès-Dax. C’était le chêne de Quillacq. Il était particulièrement immense, ses larges branches s’étendaient sur plus de douze mètres et ses longues racines sortaient du sol, semblables à des tentacules mouvantes. Il se trouvait sur une zone marécageuse, et une source coulait depuis son tronc. L’eau de cette source avait la réputation, comme tant d’autres, de posséder des vertus guérisseuses, et en particulier d’être efficace en tant qu’antidote contre les empoisonnements.
Malheureusement cet arbre n’existe plus aujourd’hui, il a été abattu en 1925.

chêne de quillac
source

Ces deux chênes ne sont que des exemples parmi tant d’autres, de nombreux arbres dans les Landes ont été vénérés (souvenez-vous du Pin Parleur de Tosse ) et parfois le sont encore aujourd’hui.

Si vous avez d’autres exemples en tête d’arbres magiques ou guérisseurs, n’hésitez pas à nous les faire partager en commentaire ! 🙂