La petite Quitterie

Aujourd’hui, j’aimerais vous faire découvrir un auteur que j’ai découvert au cours de  mes recherches sur les contes et légendes des Landes, et que j’aime beaucoup ; Charles Daney.

Né en 1927 à Gujan-Mestras, résidant aujourd’hui à Arcachon, Charles Daney a publié plusieurs livres dédiés principalement à la Gironde, dont quelques recueils de contes inspirés de notre sud-ouest et de son vaste imaginaire.
J’ai eu la chance de tomber sur l’un de ses ouvrages dans la bibliothèque de Mériadeck à Bordeaux, alors que je faisais mes recherches. Son titre, « Contes et légendes des Landes, de la Mer, et du Vent », a tout de suite retenu mon attention et emballé mon imagination. J’ai alors découvert dans ses pages une écriture riche et poétique, et un amour pour la lande qui se ressent à chaque paragraphe.

J’ai choisi de partager avec vous le texte de « La petite Quitterie », ce joli petit conte qui m’arrache à chaque lecture un petit sourire ému…

C’était l’année d’après les grands incendies de la lande, quand les nuages cuivrés des vols de criquets obscurcissaient jusqu’au ciel des Bordelais. Ceux-ci, gens instruits et qui se croyaient d’autant plus savants qu’ils habitaient la ville, avaient lu l’histoire des neuf plaies d’Egypte. C’est pourquoi ils attendaient en gémissant la suite des calamités. Il n’y avait franc-bourgeois en cette ville qui ne prédit guerre, peste, ou massacre.

Cette année-là vivait en un petit bourg de bout de lande une toute petite fille qui allait sur ses sept ans et se prénommait Quitterie, en hommage à la sainte landaise. Elle avait appris à lire dans les nuages le jour, les étoiles la nuit, les sillons de la terre en toutes saisons et l’écume des vagues par force 5. Solitaire comme toute vraie landaise, elle ne se sentait jamais seule, ayant appris à jouer de ses doigts écartés pour voir les clins d’œil du soleil ou écouter les chuintements du vent. Elle aimait très, très fort son petit coin de lande.

A cette époque on se battait encore à coup de branches contre le feu et à grand renfort de casseroles contre les criquets. Le feu, il est vrai, se glissait par la tourbe loin derrière, enflammant d’un coup les aiguilles de pin et la résine en pot, faisant flamber les arbres comme des torches. Les larves de criquet de leur côté avançaient de front sur les molinies, s’effondraient dans les tranchées mais franchissaient les lignes du feu allumé devant elles en barrières ardentes.

Personne ne reconnaissait plus la lande dans ces espaces noircis où l’odeur âcre du feu remplaçait les senteurs de miel et de térébinthe chères aux cœurs landais.

Quitterie l’aimait tant, sa lande, qu’elle s’est mise à errer comme un petit écureuil triste dans le désert brûlé. Elle était si triste, si triste, et pourtant si gentille que les fées l’ont adoptée. Elle aimait bien les fées d’ailleurs, les ayant déjà aperçues entre ses doigts lorsqu’elles sautaient les crêtes de l’incendie comme font filles et garçons des feux de la Saint-Jean ou chevauchant des criquets comme s’ils eussent été de vulgaires dragons volants. Elle savait qu’il fallait se méfier seulement du soleil qui sèche jusqu’aux bruyères quand il chauffe le sable à blanc, du vent qui casse jusqu’aux grands chênes de l’airial quand souffle la tourmente, de la pluie qui suinte de terre entre les molinies quand elle imbibe le sable jusqu’à plus soif, du sable qui ensevelit les maisons et les champs, des touristes qui ne craignent rien sinon que le ciel leur tombe en pluie sur la tête.

Quitterie connaissait la puissance et la gentillesse des fées. Elle leur a parlé doucement, tout doucement. Nous ne savons pas ce qu’elle a pu dire, ni ce que les fées ont répondu, mais c’est pour lui faire plaisir que les fées ont arrêté le feu et les criquets, qu’elles ont calmé le soleil, le vent, la pluie et le sable. Ce jour-là, la petite Quitterie a choisi de ne plus grandir pour rester avec ses fées, et, pour ne pas inquiéter ses parents, elle est partie sans bruit, sur la pointe des pieds, par un soir de pleine lune, pour ne jamais revenir. Ses parents aimaient bien la petite Quitterie mais comme font les grandes personnes qui ne croient que les journaux, la télé ou les livres où ils s’enferment en rond pour ne plus penser, pour ne pas s’ennuyer, disent-ils, comme si l’on pouvait s’ennuyer tant qu’il reste un brin de soleil, une pincée d’herbe, un souffle d’air, ou même simplement une toute petite fille qui aime son pays et qui le dit. Alors elle a préféré ne pas avoir à expliquer son choix. Ils n’auraient pas compris.

La petite Quitterie protège toujours la lande contre le feu, les criquets, la sécheresse, les tornades, le retour des marais et les invasions de sable. Elle ne peut malheureusement rien contre les touristes cuirassés de leurs autos, de leur sans-gêne et de leur orgueil, ce qui provoque parfois la colère des fées. Mais l’orgueil des hommes ne peut pas grand chose non plus tant qu’il reste dans la lande une petite fille qui aime son pays autant que l’aime la petite Quitterie qui n’a pas voulu grandir pour garder avec les fées le beau pays de son enfance.

Je ne m’étendrai pas plus sur ce texte qui se suffit largement à lui-même…

Je vous laisse l’apprécier encore, en vous invitant simplement à découvrir les autres histoires contées par Charles Daney dans quelques-uns de ces ouvrages :

A bientôt ! 🙂

Le Roi Artus (et autres histoires de chasseurs)

Avec l’automne arrive la saison de la chasse, et dans les Landes, que l’on aime cette pratique ou non, qu’on la soutienne ou la critique, il s’agit bien sûr d’une tradition de longue date, une coutume bien ancrée qui rassemble aujourd’hui encore de nombreux adeptes.

La chasse, les chasseurs et leurs proies s’invitent alors parfois, vous vous en doutez, dans les contes landais, et c’est de cela que nous allons parler aujourd’hui.

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L’histoire de chasseur la plus connue est sans conteste celle du Roi Artus, un personnage de légende bien connu dans les Landes. Il s’agissait d’un roi au courage émérite, mais dont le seul défaut, aux yeux des landais, était sa passion démesurée pour la chasse. Il chassait si souvent qu’un jour, il eut même l’audace de préférer la chasse à son devoir religieux, et Dieu le punit et le maudit pour cela.

Voici ce que nous dit le Dr Jean Peyresblanques sur ce roi légendaire :

Artus était un roi passionné de chasse. Il ne vivait que pour la chasse et était toujours armé de pied en cap, où qu’il aille, suivi de ses valets et de ses chiens. On l’appelait le roi chasseur, ou le roi noir (lou rey neugue), car il était toujours sanglé dans un costume noir.
Un jour de Pâques, il assistait à la messe avec ses gens. Sa meute était restée à la porte de l’église. Soudain, au moment de la consécration, il entendit aboyer, puis le chœur des chiens enfla dans l’église à la porte ouverte. Les aboiements résonnèrent, formidables. D’un bond, le roi Artus se précipita vers la sortie pour aller débouter le sanglier. Le prêtre, surpris, s’était retourné et voyant partir le roi, il s’écria :
« Chasse, chasse, roi impie, que seul le jugement dernier te délivre ! »
Un grand vent s’éleva et un tourbillon emporta dans les airs le roi et toute sa suite, valets, piqueurs, chevaux, chiens, qui partirent à grand-trompes, dans une galopade insensée. Depuis, le roi Artus chasse sans trêve ni repos. Dans les longues nuits d’hiver, il vous est arrivé d’entendre de lugubres et lointains sons de trompe, dans le gémissement d’un vent au rythme du galop. C’était lui. Les vieux vous diront qu’on l’a vu parfois, tout noir sur son cheval maigre, en tête, avec son épieu et ses cheveux hirsutes. Hagard, il cherche à atteindre la proie que ses chiens efflanqués et féroces ont levée. Aussi acharnés que lui, ses valets le suivent à grands coups de trompe. Mais pas un cri, pas un aboiement, seuls la trompe et ce bruit de galop effréné. Tous les sept ans, il lève une mouche, la « mouche du désir », disaient les anciens ; il la force, il la force, et au moment où il va l’atteindre, un de ses chiens la gobe. Ainsi, jusqu’à la fin des temps.

Cette chasse éternelle d’Artus est la plus connue, mais ce roi n’est pas le seul à courir les airs jusqu’à la fin de temps en quête d’une proie inatteignable :

Presque tous les paysans, du Médoc, des Landes, du Comminges, assurent qu’ils ont souvent entendu dans l’air, soit en plein jour, soit pendant les belles nuits de l’été, le jappement d’une meute de chiens, le son du cor, et les cris d’une nombreuse troupe : ce sont, disent-ils, des génies, des rois, des guerriers qui aimaient la chasse et se livrent encore à cet exercice.

Alexandre du Mège, Statistique générale des départements pyrénéens ou des provinces de guienne et de Languedoc, cité dans Les Mystères des Landes de Pierre Chavot, p46.

Cette croyance selon laquelle les airs seraient hantés par d’anciens illustres chasseurs semble donc très répandue, et l’histoire du roi Artus n’est probablement qu’une variante de cette légende parmi d’autres.

Dans le Marensin, d’ailleurs, ce n’est pas Artus, mais un autre chasseur du nom d’Estournac, qui subit le même sort ; il fut puni par Dieu pour avoir poursuivi un lièvre le jour de Pâques, et depuis lors, ce sont seulement ses chiens que l’on aperçoit chaque année au même jour, criant et jappant, comme une apparition de mauvaise augure.

Le lièvre, tant qu’on parle de lui, est par ailleurs au centre d’une autre histoire de chasse aux tons fantastiques, rapportée par l’Abbé Foix, puis par Pierre Chavot dans ses Mystères des Landes. C’est une histoire qui se déroule à Mont-de-Marsan :

Des chasseurs repèrent dans une haie, un trou au-dessus d’un pommier, par où les lièvres se faufilent pour se régaler dans le champ. Par un beau clair de lune, l’un d’eux se poste dans l’arbre. A minuit pile, une hase splendide apparaît, avançant d’un pas lourd et cadencé, comme si elle portait une chaîne, et produisant un bruit inquiétant. Le chasseur se signe aussitôt et s’en remet à Dieu. L’animal approche, s’assoit sous le pommier, tranquillement, et lui demande :
« Tu n’as pas vu l’autre ? »
Se moquant de savoir qui est cet autre, le chasseur saute de son perchoir et court à perdre haleine chez une voisine pour lui raconter son aventure.
« Oh ! Je vois ce que c’est, dit-elle aussitôt. Cette hase a pris l’âme de la sorcière qui est morte il y a deux mois, vous savez, cette vieille maritorne qui ensorcelait tous les animaux. dieu n’a pas voulu de cette âme vilaine, il l’a remise dans le corps d’un lièvre femelle, et ce lièvre traînera des fers tant que l’âme y sera emprisonnée.
– Et alors, que faire ?
– Demander des prières, ce qui n’est pas difficile ; les obtenir, ce qui l’est davantage ; mais si on les obtient, la délivrance est immanquable, et le lièvre ne le sera plus. »

Ainsi, étant pratiquée depuis des lustres, la chasse possède, elle aussi, son lot de contes, de légendes fantastiques et de superstitions. Dans ces histoires, d’ailleurs, on croise des éléments qui se sont révélés récurrents dans les contes landais, notamment la fonction « magique » d’un prêtre, dont les seules paroles suffisent à maudire un homme dans la version du Roi Artus du Dr Peyresblanques, mais également les sorcières et leurs « âmes vilaines » rejetées par Dieu.

Finalement, c’est donc encore la religion qui s’invite partout… Même dans les histoires de chasseurs ! 😉

La Fontaine Saint-Jacques

Chose promise, chose due, aujourd’hui je vous livre la légende concernant la Fontaine Saint-Jacques, à Saint-Yaguen.

Les sources sont très nombreuses nombreuses dans les Landes (il en existe environ 200), et la grande majorité d’entre elles ont la réputation de posséder des vertus guérisseuses et ont été placées sous la protection d’un saint chrétien, afin de christianiser la vénération très ancienne de ces sources, et très ancrée dans les mœurs. Bien sûr, chacune de ces sources a ses propres caractéristiques, et certaines ont même des légendes qui leur sont rattachées.

C’est le cas de cette Fontaine Saint-Jacques, qui se trouve perdue au milieu de la forêt, entre Saint-Yaguen et Ygos-Saint-Saturnin.
On est accueilli sur ce joli site par un autel construit sur une élévation, avec une statue gravée de Saint-Jacques et de sa fameuse coquille. Des fleurs et autre offrandes y sont régulièrement déposées. Puis un petit sentier nous conduit jusqu’à sept sources, que l’on dit correspondre aux sept péchés capitaux, et qui se réunissent ensuite en un seul bassin, avant de dévaler jusqu’au ruisseau le Suzan, un peu plus bas.

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Derrière le pont qui enjambe ce ruisseau, on trouve un petit écrin de verdure ombragé, d’un calme olympien, agrémenté d’une large esplanade qui accueille la « fête des sept fontaines de Saint-Jacques », le 3ème dimanche du mois de juillet.

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Cet endroit a une place particulière dans mon cœur puisqu’il est rempli de souvenirs d’enfance ; mes parents ou mes grand-parents nous y emmenaient souvent en promenade lorsque j’étais petite, et j’ai toujours adoré cet endroit…

La légende de cette fontaine a été posée par écrit par le Dr Jean Peyresblanques, et voici ce qu’elle raconte :

Un jour, Saint-Jacques, le grand Saint-Jacques de Compostelle, décida de venir faire un tour sur la Terre. Il en avait assez d’entendre les autres saints lui reprocher ses milliers et ses milliers de fidèles : même Saint-Pierre, à Rome, avait moins de pèlerins ! Ainsi lui laissait-on entendre que son pèlerinage n’était guère difficile, tandis que les autres…
Il vint donc voir comment son pèlerinage se déroulait.

Il arriva un soir à Suzan, et trouva là trois pauvres pèlerins, dépouillés et blessés, venus panser leurs plaies à la fontaine.
– Et que vous est-il advenu, mes amis ?
– Hélas, ami, hélas, près d’ici vit un seigneur féroce qui nous a dépouillés, et le fait ainsi à tous les voyageurs. C’est un brigand infâme qui vit comme une bête sauvage, et en a tous les instincts.
Alors, d’un pas décidé, Saint-Jacques partit vers le repaire redouté, à la grande stupeur des autres pèlerins.

Près du château existait une source fraîche qui bouillonnait en un magnifique bassin naturel. Cette eau limpide l’attira et il s’en approcha. Pfft ! une flèche le frôla. Il fit un bond en arrière et un sonore éclat de rire retentit. Il ne vit rien. Il essaya à nouveau de s’approcher. Pfft ! une nouvelle flèche. Le brigand s’amusait avec deux de ses soudards. Les libations avaient bénéficié de la générosité forcée des pèlerins, et les trognes brillaient, enluminées.
– Holà, que me voulez-vous ?
– Mon beau seigneur, vous avez pauvre dépouille et coquille de messire Saint-Jacques, mais l’huître contient aussi la perle dans une affreuse carapace. Et près d’ici, un oratoire de notre grand patron menace ruine, donnez-nous donc la ceinture de cuir, avec les écus et les beaux louis d’or qu’elle contient.
Et, saisi par des mains brutales, le pauvre pèlerin dépouillé, nu comme un ver, se retrouva barbotant dans la fontaine.
– Lave-toi, misérable pécheur, lave-toi de tous tes péchés ! Tu as sept sources, allez allez, lave-toi de tous tes péchés. Tu en as assez pour tous les capitaux ! Ah ! Ah ! Les sept péchés capitaux !
Et un rire gras secouait les hommes d’armes.
Saint-Jacques, tout trempé, sortit de son bain.
– Mais il va avoir froid le pauvre pèlerin, vite, réchauffons-le !
Et un bon passage à tabac le laissa ensanglanté, moulu, sans force, sur le chemin, avec auprès de lui quelques hardes que les voleurs lui avaient jetées, en pestant avec d’autres quolibets très malsonnants !

Le Saint décida de sévir. Que ces bandits fassent leur métier de brigand passe encore, mais en son nom ! Aussi fit-il une petite prière au Seigneur, et dans la nuit il y eut une grande tempête. Le château disparut avec ses occupants dans un incendie crépitant. La fontaine rentra alors dans le sol et jaillit à la limite du territoire des bandits, assez loin de là. Elle garda ses sept sources dans ses trous bouillonnants, et se rejoignant dans une belle vasque.
– Ce ne sera plus les sept péchés capitaux, pensa Saint-Jacques, mais les sept sacrements, et mes pèlerins ne risqueront plus rien à cet endroit !
Il en fut ainsi, et on construisit près de là une belle église au clocher trinitaire : Saint-Yaguen.

Mais la légende ne s’arrête pas là…
On dit aussi qu’un peu après cette histoire, la fontaine se serait encore déplacée.

A Saint-Yaguen, la fontaine se trouvait près du lavoir municipal, et toutes les femmes du village allaient y laver leur linge. Ces lavandières gasconnes avaient la langue bien pendue, rien ne leur échappait, rien n’avait grâce à leurs yeux. Dieu sait les histoires qui se racontaient à cet endroit-là et qui étaient colportées à plaisir. L’une de ces lavandières était même, dit-on, un peu sorcière, et aurait appris à ses compagnes une danse particulière, le saut de saccule, qu’elles dansaient toutes avec plaisir dans des rondes interminables.
On ne sait si Saint-Jacques en eut assez de ce « nid de vipères », à la langue pointue et aux jupons légers, mais un jour la source disparut en grondant, le jour de la fête de Saint-Jacques. Les paroissiens affolés alertèrent le curé, qui se précipita la croix à la main. Ils coururent tous, suivant le grondement sourd qui ébranlait la terre. Le curé put le dépasser, juste avant la limite de la commune. Tout essoufflé, il planta la croix et, tombant à genoux, fit une fervente prière au Seigneur pour que la source leur restât. Et en effet la source réapparut, bouillonnante, avec ses sept trous.

Ces danses, ces rondes que les femmes d’autrefois appréciaient particulièrement, pourraient être à l’origine du mythe des Sabbats, ces grands rassemblements de sorcières au cours desquels on célébrait le Diable par des chants, des danses, des rondes diaboliques. Certains historiens ont émis l’hypothèse que les nombreux témoignages (recueillis sous la torture, il est tout de même important de le préciser) de prétendues sorcières évoquant ces célébrations démoniaques puiseraient leur source dans ces fêtes populaires, principalement constituées de femmes, qui n’auraient pas plu aux autorités de l’époque…

Alors, Saint-Yaguen, grand repaire de sorcières…? Au point d’avoir fait fuir une source sacrée ?
Qui sait ! 😉

La Saint-Jean

Demain c’est la Saint-Jean, une fête traditionnelle, religieuse et populaire, qui a toujours eu une grande importance dans les Landes, et qui est à l’origine d’un certains nombre de traditions et de croyances diverses.

Malgré son nom qui laisse penser que cette fête est avant tout catholique, dédiée à Saint-Jean-Baptiste, elle est en réalité indissociable du Solstice d’été, dont la date coïncide presque parfaitement.
Et les rites, les traditions landaises de la Saint-jean sont en réalité issues de vieilles traditions païennes qui célébraient le jour le plus long de l’année.

Beaucoup connaissent déjà la tradition des croix de la Saint-Jean, faites de fenouil et de fleurs diverses ramassées à la veille de la Saint-jean. On accrochait ces croix fleuries sur les linteaux des maisons afin de les protéger du mauvais sort, des maladies, et assurer la prospérité de la famille.

ancienne-et-nouvelle-croix-de-la-st-jeanLa nouvelle croix remplace l’ancienne sur la maison de maître à Marquèze
source 

Les plantes cueillies la veille de la Saint-Jean, ou à l’aube de la Saint-Jean, encore recouvertes de rosée, ont en effet la réputation d’avoir des bienfaits purificateurs, et les plantes médicinales voient leurs propriétés se multiplier si elles sont récoltées ce jour-là.

Ces croix de la Saint-Jean sont une tradition encore bien vivante dans les Landes, et si vous souhaitez en apprendre davantage sur ce rite, l’écomusée de Marquèze y consacre un atelier demain.

Croix-de-la-Saint-JeanCroix de la Saint-Jean

L’autre tradition principale est celles des grands feux de la Saint-Jean, au-dessus desquels on sautait pour s’apporter chance et prospérité au cours de l’année à venir.
Je me souviens encore, quand j’était petite, de ce feu immense que l’on avait allumé dans mon village, à Carcarès, autour duquel on avait festoyé, joué, dansé. Je ne suis pas sure que cette journée de la Saint-Jean y soit encore organisée aujourd’hui, et c’est bien dommage. J’en garde un fort souvenir.

On raconte aussi que le matin suivant la fête, avant le lever du soleil, autrefois les enfants fouillaient les cendres du feu de la veille pour y chercher des poils de la barbe de Saint-Jean. S’ils en trouvaient un ou deux, ces poils leur garantissaient une vie heureuse.

Tradition respectée aux Forges avec le feu de la Saint-Jean

Restauration et animation musicale autour du feu de la Saint Jean aux Forges, à Tarnos le 24 juin. Photo Jean-Yves Ihuel

Mais il y a aussi dans les Landes une autre croyance populaire concernant la Saint-Jean, peut-être moins connue :

Dans les Landes, il est de croyance populaire que, pendant la nuit de la Saint-Jean et à minuit sonnant, l’eau des fontaines se change en vin. A force de l’entendre répéter, un paysan de Soustons voulut, par lui-même, s’en rendre compte. Il quitta sa maison et se glissa furtivement jusqu’à la fontaine voisine. Il s’assit au bord de la source et, de temps en temps, il prenait de l’eau dans le creux de sa main, et la goûtait ; mais ce n’était jamais que de l’eau. Enfin, comme minuit sonnait, il la goûta de nouveau et, en effet, l’eau avait le goût du vin. Il ouvrait la bouche et proclamait le miracle : « Adare l’aygue qu’en chanjade en bin ! » (« A présent, l’eau est changée en vin ! »), lorsqu’une voix sortant de la fontaine lui répondit : « E doun qu’as ta fin ! » (Et donc, tu as ta fin! »). Et l’homme mourut.
Depuis cette époque, personne ne s’avise plus de contrôler le prodige et croit… sans aller voir.
« Coutumes et superstitions de la Saint-Jean », Ludovic Mazaret, cité dans Les mystères des Landes de Pierre CHAVOT, p70

Et vous, célébrez-vous la Saint-Jean ?
Chez vous, dans votre village, en famille ? Ou bien dans des lieux comme Marquèze, ou bien Bouricos à Pontenx-les-Forges, où se tient la Foire de la Saint-Jean chaque année depuis le Moyen-Âge ?

Quoiqu’il en soit, je vous souhaite à tous un très bel et agréable été 🙂

Le chêne de Cassouric

Cela fait bien (trop) longtemps que je ne vous ai pas raconté d’histoire de sorcières, me semble-t-il… Corrigeons cela sur le champ ! 🙂

Aujourd’hui, je vous conduis donc en Chalosse, pour une histoire das laquelle les sorcières et le Diable complotent ensemble au cours du Sabbat afin d’empoisonner la fille du marquis de Poyanne.

Autrefois, un jeune homme prénommé Bertrand s’en revenait du marché de Dax, et parcourait la lande à la tombée de la nuit. Il avait entendu des rumeurs au sujet d’un groupe de sorcières qui sévirait dans la région, mais il n’y croyait guère et avançait sans se soucier. Mais à l’approche de ce fameux chêne de Cassouric, il aperçut au loin de petites lumières qui semblaient s’approcher, et il prit peur. Vite, il grimpa dans l’arbre et se cacha dans ses branches.

A peine installé, il vit au pied de l’arbre des femmes jeunes et vieilles se prendre par la main et se mettre à danser en rond tout en bavardant. Alors, un homme tout vêtu de rouge apparut, les yeux brillants, élégant comme un prince. Il s’adressa à l’assemblée :
– Bienvenue Mesdames ! Est-ce que tout le monde est là ?
– Non il en manque une ! répondit l’une d’elle. Ah la voilà qui arrive !
L’intéressée arrivait en courant, tout essoufflée, et s’excusa.
– Pardonnez mon retard, mais c’est que j’étais occupée à empoissonner la fille du Marquis !
– Voilà qui est fort bien, répondit le Diable. A quel remède secret as-tu pensé ?
– Il faudrait pour la guérir tuer la plus belle jument de l’écurie et lui en donner trois gouttes à avaler !
– Ah parfait, ils n’y penseront jamais ! Eh bien dansons maintenant, dit le Diable en levant son violon.
Les sorcières dansèrent jusqu’au petit matin.

Alors notre Bertrand put enfin descendre de son perchoir. Transi de peur, il n’osa raconter à personne son aventure de la nuit, mais le samedi suivant, il entendit parler de la maladie de la pauvre demoiselle de Poyanne, la fille du marquis. Elle se languissait, et on proposait une généreuse récompense à qui saurait trouver le moyen de la guérir. Très sûr de lui, Bertrand demanda immédiatement à voir monsieur le marquis, et lui indiqua le remède. Sitôt dit sitôt fait, la jeune fille fut guérie. On récompensa le jeune homme d’une grosse bourse de pièces d’or. Il acheta une métairie, et son succès fit beaucoup d’envieux autour de lui. En particulier son frère, un jeune un peu simplet, qui n’arrêtait pas de lui demander comment il avait su le fameux remède. N’y tenant plus, Bertrand lui raconta toute l’histoire. Alors son frère, dès la nuit tombée, se précipita vers le Chêne de Cassouric et se cacha dans les branches en attendant l’arrivée des sorcières. Enfin elles arrivèrent, en compagnie du Diable, et l’une d’elles avait le visage tout renfrogné. Le Diable lui demanda :
– Une mauvaise nouvelle ce soir ?
– Ah ça oui ! La fille du marquis est guérie !
– Comment ? Et par qui ?
– Probablement par celui d’en haut, répondit-elle en levant le doigt vers le ciel.
Et voilà le jeune homme tout tremblant qui se croit découvert et qui se met à crier :
– Pas vrai, pas vrai, c’est mon frère !
A ces mots, les lumières s’éteignirent. Tout disparut, et lorsque le jeune homme voulut descendre, il se retrouva au milieu d’une forêt de ronces. Il s’en extirpa tant bien que mal et rentra chez son frère en piteux état.
-Imbécile, lui dit Bertrand. Tu n’as donc pas vu que c’était le Bon Dieu qu’elle désignait ! Va donc au pré garder les vaches, tu n’es bon qu’à rester vacher…
Ce qu’il resta pour le reste de sa vie.

Les sorcières de cette histoire semblent donc avoir pour habitude de se retrouver au pied d’un chêne, ce fameux chêne de Cassouric, afin de célébrer le Sabbat.

De nombreux chênes comme celui-ci, dans les Landes, avaient la réputation de posséder des propriétés magiques. Certains étaient considérés comme bénéfiques, on les vénérait, on ramassait leurs feuilles, leurs glands ou leur écorce pour se porter chance, ou encore guérir certaines maladies. Mais d’autres au contraire, avaient la réputation d’attirer à eux les sorcières et le Diable, comme celui-ci, et on disait qu’il valait mieux ne pas s’en approcher, car on ne s’attirerait alors que des malheurs !

Parmi les chênes « magiques » les plus connus, on compte par exemple le chêne de Saint-Vincent, qui se trouve sur le site du berceau de Saint-Vincent-de-Paul. Ce chêne est très vieux, il aurait plus de 800 ans actuellement, et même si aujourd’hui il n’est plus aussi majestueux qu’autrefois, il est toujours là, toujours bien vivant, verdissant toujours à l’approche du printemps. Pourtant depuis environ 200 ans, ce chêne est creux de l’intérieur, comme s’il était rongé, mais cela n’a pas suffi à venir à bout de cet arbre centenaire. On pourrait presque croire qu’il est immortel… Ce chêne a donc une importance particulière dans le coeur de la population locale, qui le vénère depuis très longtemps. On trouve aujourd’hui, dans le creux de son tronc, une statue de la Vierge Marie, preuve que cet arbre joue un certain rôle dans la spiritualité locale.

Un autre chêne remarquable se trouvait autrefois non loin de là, à Saint-Paul-lès-Dax. C’était le chêne de Quillacq. Il était particulièrement immense, ses larges branches s’étendaient sur plus de douze mètres et ses longues racines sortaient du sol, semblables à des tentacules mouvantes. Il se trouvait sur une zone marécageuse, et une source coulait depuis son tronc. L’eau de cette source avait la réputation, comme tant d’autres, de posséder des vertus guérisseuses, et en particulier d’être efficace en tant qu’antidote contre les empoisonnements.
Malheureusement cet arbre n’existe plus aujourd’hui, il a été abattu en 1925.

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Ces deux chênes ne sont que des exemples parmi tant d’autres, de nombreux arbres dans les Landes ont été vénérés (souvenez-vous du Pin Parleur de Tosse ) et parfois le sont encore aujourd’hui.

Si vous avez d’autres exemples en tête d’arbres magiques ou guérisseurs, n’hésitez pas à nous les faire partager en commentaire ! 🙂

La forêt de Hinx

Je vous ai déjà parlé de plusieurs créatures fantastiques peuplant nos Landes… Les Bécuts, les sirènes, les loups-garous, les fées, les sorcières, etc… Ce n’est pas ce qui manque dans les légendes landaises !
Et pourtant, j’ai quand même été étonnée, en lisant ce petit conte rapporté par le Dr Jean Peyresblanques, La forêt de Hinx, de découvrir un dragon dans l’un de nos contes locaux.
Un dragon… ! J’ai toujours associé ces créature aux épopées chevaleresques telles que la légende du roi Arthur, aux mythologies, ou bien à des romans fantasy plus contemporains… Mais un dragon dans les Landes ? Ah ça non, je n’y aurais jamais pensé !

Voici ce que raconte cette petite histoire :

Il y a longtemps, très longtemps, vivait dans la grande forêt de Téthieu un dragon énorme. Il était aussi gros que les chênes les plus gros et lorsqu’il se frottait à ces géants, tout bruissait et gémissait dans la forêt. Il s’attaquait à tout ce qui passait à sa portée. Les sangliers eux-mêmes avaient déserté leurs bauges secrètes et les oiseaux avaient fui à tire-d’aile. Le rossignol ne chantait plus la nuit et les habitants de Téthieu se terraient misérablement. Toutes les familles avaient subi des pertes, et la faim aidant, la bête s’aventurait dans les barthes, y faisant des ravages. Les animaux refusaient de sortir de étables, et la nuit, lorsque la bête soufflait, les chevaux piaffaient, les chiens hurlaient, tous tremblaient. En allant poser ses nasses, un pêcheur d’anguilles l’avait vue. La bête était noire avec une grande gueule rouge, elle dévorait un veau. Sa peau avait des reflets roux et elle faisait un bruit effrayant en déchiquetant le pauvre animal.
Il n’en avait pas vu davantage, car il était parti se cacher.

Les habitants du village avaient essayé tous les pièges possibles, la bête les avait déjoués. Puis les anciens avaient employé les sortilèges, en vain. Ils s’étaient enfin résignés à demander conseil à la Cadetoune du tuc, petite vieille toute ridée et ratatinée. Elle vivait avec des corbeaux, un vieux chat et sa chèvre. D’aucuns la disaient sorcière, on allait bien voir !

« Mère Cadetoune ! » … Les trois coups sur la porte de la masure avaient à peine retenti qu’une voix aiguë répondit : « Damoure Aqui » et peu après la porte s’ouvrit et la vieille sortit. Elle n’avait jamais vu de sa vie homme si polis et empressés. L’un lui demandait de ses nouvelles, l’autre de sa chèvre et de son chat, et de sa maison.

« Il faudrait réparer le toit avec du chaume frais, dit l’un. Mais cela, on le ferait avec combien de plaisir ! N’est-on pas là pour s’entraider ?
– Caret bous aoutes. Maintenant que vous avez peur, vous venez me voir et me raconter des histoires au lieu de me chasser comme à l’accoutumée. Je sais ce que vous voulez mais je ne peux rien contre la bête, elle est trop puissante. Seule la chaire humaine peut la calmer. Si vous voulez vous en débarrasser, donnez lui la plus belle jeune fille du village, et pendant un an la bête disparaîtra. Mais tous les ans la plus jolie, voilà ce qu’il faut. C’est la tienne, Pierroulic, et puis tu es le maire, ce serait juste : ou tu vas tuer la bête, ou tu donnes ta fille… Maintenant, refaites-moi mon toit ! »

Chose dite, chose faite, et tous, rassurés, quittèrent le pauvre Pierroulic, plus gris que cendre, tout tremblant. Il rentra chez lui, cherchant en vain une solution. Sa chère Maylis âgée de 18 ans et si mignonne… Les larmes coulaient sur ses joues burinées, silencieusement. Dans sa maison pourtant, tout semblait animé. Lou Yan son fils conversait avec son ami Vincent, un grand gars d’Hinx qui n’avait pas craint, sous prétexte de voir son ami, de venir faire un brin de cour à Maylis, toute rose. Bien sûr il était arrivé par Coslous mais il fallait du courage pour traverser l’Adour et passer par les bois. Un beau gars oui, un beau gars, mais sans biens…
Tous firent silence en voyant Pierroulic, puis le pressèrent de questions. Il parla, et Maylis se mit à pleurer. Alors, Vincent, très pâle et une lueur farouche dans les yeux, lui dit :

« Meste Pierroulic, pardonnez-nous, Maylise et moi sommes promis, aussi j’irai tuer la bête, et vous nous marierez. Sinon, nous serons tués tous les deux. Mais pour cela je voudrais les deux boeufs, les plus gras de Téthieu. »

Vincent fut aussitôt embrassé par sa fiancée, et Yan lui dit :

« Je vais avec toi.
-Non, moi ! dit Pierroulic.
-Aucun, c’est mon affaire ! Préparez-moi les bœufs pour après-demain. »

Et grandi de trois pouces, il partit chez lui. Il avait des idées et du courage mais quand même, ses trois frères l’aideraient bien dans son projet. En effet, après avoir fait forger une épée très tranchante, il partit se mettre à l’affût, après avoir attaché les bœufs à la lisière du bois, un baquet d’eau salée à côté. La bête, attirée par les beuglements de peur, se jeta sur le premier bœuf qu’elle dévora, et mit plus de temps à manger le second. Elle avait bien de l’appétit mais quand même, cela ne passait pas, alors elle but l’eau salée, et ayant tout mangé elle but encore à l’eau du ruisseau, tant et tant qu’elle se mit à dormir sur place, couchée sur le côté, tellement sa panse était rebondie. C’est ce qu’attendait Vincent. Il s’approcha doucement et d’un seul coup lui enfonça l’épée dans le cœur.

Il y eut un mariage extraordinaire, tout Hinx était invité. Les noces durèrent trois jours. Et pour le remercier, on donna à Vincent pour lui et ses descendants, le bois où vivait le dragon.

Aussi, depuis ce temps-là, il existe au milieu des bois de Téthieu une grande et belle forêt qui appartient à Hinx.

Voilà donc l’histoire du dragon féroce qui terrorisait les landais de Téthieu.

Mais en y réfléchissant, la présence de cette créature de légende dans un conte landais n’aurait pas tant dû me surprendre. Nous avons déjà vu à quel point les légendes voyagent, se répandent, sont réinterprétées à la sauce locale, et comment des thèmes, des archétypes, de symboles, se retrouvent dans plusieurs contes à travers le monde. Pourquoi le dragon aurait-il fait exception ?

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D’autant plus qu’une légende très similaire à celle-ci existe tout près de chez nous, à Bordeaux. C’est la légende du dragon de la Vieille-Tour, qui raconte comment une créature terrifiante avait élu domicile dans cette ancienne tour romaine, et réclamait chaque dimanche une jeune fille vierge qu’il dévorerait dans la semaine. Les dragons ont manifestement un faible pour la chaire des belles jeunes filles…! La dynamique et la symbolique sont ici assez simples : le dragon, symbole du mal absolu, du Diable même, s’en prend aux jeunes filles vierges, symboles de pureté et d’innocence. Une formule que l’on connaît bien et qui marche toujours…

La différence principale entre ces deux histoires se trouve dans le dénouement : dans la première, c’est le fiancé de la belle qui fait preuve de bravoure et qui trouve un moyen rusé de venir à bout de la terrifiante créature. Dans la version bordelaise, c’est l’une des jeunes filles victimes de la bête, Nicolette, qui par sa ruse parvient à repousser sa propre mise à mort et à découvrir le seul moyen de vaincre le dragon. Point de courageux fiancé dans la légende bordelaise, mais une jeune fille maligne et pleine de ressources qui sait se débrouiller par elle-même… Mon coeur de féministe a un petit faible pour cette dernière version, autant être honnête ! 😉

Et si vous souhaitez découvrir cette légende de la Vieille Tour de Bordeaux et vous en faire votre propre idée, vous pourrez la lire dans Les Contes et Légendes du Vieux Bordeaux de Michel Colle 🙂

Le Drac

Je vous ai déjà parlé des Sirènes , ces êtres mi-femme mi-poisson, cruelles et mortelles, qui vivent dans les profondeurs de l’océan, et dont les marins landais savaient devoir se méfier. Mais il y a dans l’océan une autre créature issue de l’imaginaire des gascons, une créature effrayante et fascinante tout à la fois : c’est le Drac.
Le Roi des Océans.
On ne peut s’empêcher en entendant ce titre royal de penser au Roi des sirènes, que l’on retrouve dans le conte d’Andersen ou dans la film d’animation de Disney sous les traits du Roi Triton. Ou peut-être pense-t-on aussi à Poséidon, le dieu grec de la mer et des océans. Ces figures légendaires, mythologiques, sont bien ancrées dans notre imaginaire collectif.

Palais-Petite-SireneIl se trouve que le Drac présente quelques similitudes avec ces deux représentations, notamment son château magnifique tout au fond de l’océan, ou encore son emprise sur les vagues et les tempêtes… Mais il est difficile de savoir si cette créature de contes gascons s’apparente réellement à l’un ou à l’autre. Et pour cause, les textes le mentionnant sont rares. A vrai dire je ne l’ai rencontré que dans un seul conte, un conte du folkloriste gersois Jean-François Bladé, intitulé tout simplement « Le Drac ».

26461252Le Roi des mers n’y apparaît par ailleurs que dans la seconde partie.
Je me permets donc de raccourcir légèrement la première partie du conte, plutôt longue, afin de mettre l’accent sur l’arrivée du Drac dans le récit.

 

Voici ce que raconte ce conte de Jean-François Bladé :

Il était une fois un homme et une femme qui avaient trois enfants : deux garçons et une fille, appelée Jeanneton, qui allait sur ses quinze ans. Elle était cent fois plus belle que le jour. Quand elle se peignait, le blé doré tombait de ses cheveux, et quand elle se lavait, des louis d’or tombaient de ses doigts par dizaines.
Jeanneton et ses frères s’aimaient plus qu’on ne peut le dire.
Un jour, leur mère mourut. Alors leur père ses remaria avec une veuve laide et méchante, qui avait une fille encore plus laide et plus méchante qu’elle. La Marâtre et sa Créature régnaient en maîtresses dans la maison et tourmentaient les trois jeunes gens.
Alors, un jour les deux garçons dirent à leur sœur qu’ils avaient décidé de partir à la guerre dans l’armée du Fils du Roi, et qu’ils reviendraient la chercher lorsqu’ils seraient bien riches. Mais ils ne partirent pas sans un souvenir de leur chère petite sœur, une statuette à son effigie qu’ils tiendraient contre leur cœur et embrasseraient sept fois par jour.

Dans l’armée du Fils du Roi, les deux jeunes frères se montrèrent si hardis et si forts que le Prince bientôt ne put plus se passer d’eux. Un jour, il aperçut la statuette de la belle Jeanneton que les deux frères embrassaient sept fois par jour et s’en étonna.
« Prince, c’est la statuette de notre petite sœur, la belle Jeanneton. Quand elle se peigne, le blé tombe de ses cheveux, et quand elle se lave les mains, les louis d’or tombent de ses doigts par dizaines. »
Fasciné par ce récit, le Prince leur ordonna d’aller chercher leur petite soeur sur le champ et de l’emmener dans son château au bord de la mer, afin qu’il puisse l’épouser, les menaçant de les mettre à mort s’ils lui avaient menti sur la beauté de Jeanneton.

Alors les deux frères montèrent à cheval et partirent au grand galop. Lorsqu’ils arrivèrent chez eux, ils annoncèrent à leur père que le Prince voulait épouser leur jeune sœur et qu’elle devait venir avec eux. Leur père accepta, mais la Marâtre et la Créature, qui n’étaient jamais loin, insistèrent pour les accompagner.

Pour paraître devant le Fils du Roi, Jeanneton se vêtit en mariée : voile, robe et souliers blancs, ainsi qu’une couronne de fleurs d’oranger. La Marâtre et sa Créature ne quittèrent pas leurs loques rogneuses. Toutes les trois montèrent dans une splendide voiture tandis que les deux frères s’installèrent à la place du cocher.
Au cours du trajet, profitant de la naïve bonté de la belle Jeanneton, la Marâtre réussit à la convaincre d’échanger sa belle robe, ses souliers et son voile avec les loques de la Créature. Elle espérait ainsi tromper le Fils du Roi afin qu’il épouse sa propre fille. Puis, sans que les deux frères ne s’en aperçoivent, elle ouvrit la porte et jeta la belle Jeanneton dans un bourbier.

Lorsque la voiture arriva au château, le Prince, qui bouillonnait d’impatience depuis le lever du soleil, fut pris d’une colère folle lorsqu’il aperçut la Créature. Il lui ordonna de se coiffer et de se laver, mais c’étaient des poux et de la crasse qui tombèrent de ses cheveux et de ses doigts, non du blé et des louis d’or.
« Bourreau, ces deux hommes m’ont menti ! s’écria-t-il. Vite, enferme-les dans un cachot noir. Brise-leur la tête sous une pierre et laisse-les pourrir, rongés par les vers et les rats. »

Pendant ce temps, la belle Jeanneton avait été tirée du bourbier par une brave jardinière, qui la prit comme servante.
Chaque matin dès lors, elle se rendit au château afin de vendre les premières pêches de la saison. Et en retournant chez elle, elle ne manquait jamais de se baigner dans la mer. Un jour, le Prince l’aperçut alors qu’elle rentrait chez elle, et en tomba immédiatement fou amoureux. Il ordonna à ses valets d’aller la chercher et de la lui amener.

Mais la belle Jeanneton était déjà loin. Elle se baignait, tranquille et le cœur content.
Malheur ! Le Drac la guettait. Cent fois plus vite qu’un éclair, il la saisit, et l’emporta dans son château, son beau château plein de statues d’or et d’argent, son beau château bâti sous les eaux, tout au beau milieu d’un jardin planté de grands arbres et de fleurs de mer.
« Belle Jeanneton, je suis le Drac. Je suis le Roi des Eaux. Tiens, prends cette belle robe, prends cette couronne d’étoiles. Belle Jeanneton écoute, je suis amoureux fou de toi. Marions-nous. Tu seras ma Reine.
– Drac, tu n’es pas de ma race. Nous ne nous marierons jamais, jamais. »
Alors le Drac devint tout bleu de colère. Mais il était trop amoureux pour faire mal à sa maîtresse.
« Belle Jeanneton, le temps approche où tu feras à ma volonté. Jusque là, tu ne m’échapperas pas. »
Cela dit, le Drac prit un anneau d’or et le riva, à grands coups de marteau, au pied gauche de Jeanneton. A cet anneau, il attacha une chaîne dorée, fine comme un cheveu, forte comme une barre d’acier, et longue de sept cent lieues.
« Belle Jeanneton, sur la mer où je commande, tu peux courir où tu voudras. Quand tu seras lasse de courir, tu diras : « Drac, tire la chaîne, dans la mer m’emmène… » Aussitôt je tirerai ta chaîne dorée pour te ramener au château.
Ce qui fut dit fut fait. Chaque matin, Jeanneton s’en allait courir sur la mer. Quand elle était lasse, elle disait : « Drac, tire la chaîne, dans la mer m’emmène… ». Aussitôt le Drac tirait la chaîne dorée et ramenait sa prisonnière au château.

Un jour, la belle Jeanneton courait ainsi sur la mer. Elle arriva tout proche du château du Fils du Roi. Les cochers, qui faisaient baigner leurs chevaux, l’aperçurent et coururent prévenir leur maître.
« Prince, regardez, regardez courir sur la mer cette belle demoiselle, avec sa robe et sa couronne d’étoiles. »
Le Fils du Roi devint pâle comme la mort.
« Par mon âme, cette demoiselle est la même que la servante donc je suis fou amoureux. »

Jeanneton marchait toujours sur la mer. A cent pas du bord, elle s’arrêta pour chanter :

 » Le Drac m’a volée.
Par le pied il m’a attachés
Avec une chaîne dorée.
Demain, je serai revenue. »

Le soleil baissait. Alors Jeanneton dit :
 » Drac, tire sur ma chaîne, dans la mer m’emmène… »
Aussitôt le Drac tira la chaîne dorée et ramena sa prisonnière au château.

Depuis le coucher du soleil, le Prince, tout seul dans sa chapelle, pria Dieu jusqu’à la pointe de l’aube. Alors, il se choisit une hache large et tranchante, détacha son grand cheval, lui mit la bride et la selle et regarda loin, bien loin sur la mer.
A la même heure, Jeanneton se levait pour cueillir dans le jardin du château la fleur rouge, la fleur de mer, qui ressuscite les morts. Puis elle partit sur les eaux, comme à son habitude, avec sa robe et sa couronne d’étoiles, et sa fleur rouge, sa fleur de mer.

Du plus loin qu’il l’aperçut, le Prince saisit sa hache large et tranchante, sauta sur son grand cheval et se tint prêt à marcher.
A cent pas du bord, la belle Jeanneton s’arrêta. Hardi, le Fils du Roi poussa son grand cheval dans la mer, saisit le jeune fille par la ceinture, brisa la chaîne dorée d’un seul coup de hache, et repartir au grand galop.
Mais le Drac se méfiait. Sur la secousse de la chaîne dorée, il partit. Il partit sur la mer, secouant les vents et l’orage, cent fois plus vite qu’un éclair. Rien n’y fit. Le Fils du Roi était déjà à terre, avec la belle Jeanneton. A terre, fini le pouvoir du Drac.

« Merci, mon Prince. Je sais qui tu es, mais toi tu ne me connais pas. Je suis Jeanneton.
– Tu es la Belle Jeanneton ! Valets, vite, un peigne ! Vite, une bassine d’eau ! »
Jeanneton se peigna, et de ses cheveux le blé tomba par boisseaux. Jeanneton se lava les mains, et de ses doigts les louis d’or tombèrent par dizaines.
« Belle Jeanneton, je suis amoureux fou de toi. Veux-tu de moi pour mari ?
– Prince, pour me marier, il me faut le consentement de mes deux frères.
– Malheur ! Tes deux frères gisent dans un cachot noir, rongés par les vers et les rats.
– Prince, mène moi dans ce cachot noir. »
Le Fils du Roi obéit. Alors, Jeanneton toucha ses deux frères avec la fleur rouge, la fleur de mer qui ressuscite les morts. Aussitôt, la fleur se flétrit, et les deux frères se relevèrent, forts et hardis.
« Mes frères, voulez-vous du Fils du Roi pour mon mari ?
– Petite soeur, nous le voulons. »
Ce même jour, le Prince épousa la belle Jeanneton, et ils vécurent longtemps heureux.

Vous l’aurez peut-être remarqué, il n’y a dans ce texte aucune description, même vague, du Drac. On sait seulement avec certitude qu’il n’est pas humain, ce qui laisse cependant un certain nombre d’autres possibilités…

PoseidonLa première fois que j’ai lu ce conte, je me suis représentée le Drac à l’image du Bécut ; un ogre immense avec un seul oeil au milieu du front, mais avec quelques attributs aquatiques en plus, bien entendu. Mais peut-être le Drac partage-t-il en réalité le physique puissant et viril du Roi Triton et de Poséidon ?

Ma foi, la réponse est laissée à la libre interprétation de notre imagination…

Ceci dit, si je n’ai trouvé nulle part ailleurs mention de ce Roi des eaux, ma bibliographie n’est pas exhaustive… Si vous avez déjà rencontré sa route dans un autre ouvrage que celui de Bladé, n’hésitez pas à m’en faire part en commentaire ! 🙂

La gardeuse d’oie – ou la version landaise du conte de Peau-d’Âne

Il y a quelques temps, je vous racontais l’histoire de La petite anguille , un conte traditionnel landais rapporté par le folkloriste Félix Arnaudin, qui avait énormément de points communs avec le conte de Cendrillon. Tout y est ; la marâtre, la jeune fille persécutée, le prince, la belle robe, les coups de minuit et même la pantoufle de verre. Seuls quelques détails permettaient de replacer ce conte dans nos Landes et de lui donner une agréable saveur locale.

Je vous avais dit à la fin de cet article que d’autres contes de Félix Arnaudin m’avaient beaucoup fait penser aux contes traditionnels européens de notre enfance.
Et aujourd’hui je vais vous parler d’un conte (ou plutôt de deux contes, en réalité) qui se rapproche énormément de celui de Peau-d’Âne. Malgré une introduction très différente, plus on avance dans le récit, et plus, vous le verrez, l’impression de déjà-vu (ou de déjà-lu) se fait sentir…

illustration-de-h-j-ford-datant-de-1889-la-petite-gardeuse-d-oies-fairyillustration de H.J. Ford, 1889

Cette histoire s’intitule La gardeuse d’oies, et voici de qu’elle raconte :

 » Il était une fois un seigneur qui avait trois filles. Il était fort riche et passait tout son temps à la chasse.
Un jour qu’il chassait, il fut pris d’une très grande soif. Il rencontra un chevrier, sur la lande, et il lui demanda à boire. L’autre lui montra une lagune.
– Tu bois donc là, dans cette lagune, garçon ? dit le seigneur.
– Eh oui, monsieur.
Il fallait boire de l’eau de cette mare ou supporter la soif. L’homme but, mais il trouva cette eau si mauvaise qu’il s’écria :
– Si jamais je bois de nouveau de cette eau, je veux bien que le diable me saute à la barbe !
Quelques jours plus tard, le seigneur repartit chasser dans ce même coin de lande. Il faisait très chaud, et la soif le prit de nouveau tout près de la même lagune. L’homme ne voulait pas boire, mais la soif fut la plus forte ; il se mit à boire. Mais à la première gorgée, plap ! le diable lui sauta à la barbe.
– Eh ! Laisse-moi aller ! s’écria l’homme.
– N’as-tu pas dit que tu voulais que le diable te sautât à la barbe s’il t’arrivait de revenir boire dans cette flaque ?
– Si ! Si !… Mais laisse-moi m’en aller…
– Je ne te laisserai pas aller si tu ne me promets pas de me donner quelque chose.
– Et que veux-tu que je te donne ?
– Tu as trois filles bonnes à marier, toutes fort belles et charmantes. Il faut que tu m’en donnes une.
– C’est entendu.
L’homme promit. Il n’y avait pas d’autre moyen pour lui de se défaire du diable.
A son retour chez lui, il appela son aînée :
– Première fille, comment m’aimes-tu ?
– Papa, comme le bon pain ! lui répondit la fille.
Le père appela la seconde :
– Seconde fille, comment m’aimes-tu ?
– Papa, comme le bon vin ! lui répondit la seconde.
Alors, le seigneur appela la plus jeune :
– Dernière fille, comment m’aimes-tu ?
– Papa, comme le bon sel ! lui répondit la dernière.
– Au diable je te donne ! s’écria l’homme.
– Et que vous ai-je donc fait, pour que vous vouliez me donner au diable ? demanda la jeune fille toute désolée.
– Tu ne m’aimes pas. Je ne veux plus te voir et je te donne au diable, dit le seigneur.
La malheureuse fillette avait une marraine qui demeurait dans aux environs. Elle demanda à son père la permission d’aller lui faire ses adieux avant de partir.
La vieille dit à la jeune fille :
– N’aie pas peur, petite. Le diable ne t’emmènera pas bien loin. Je vais te donner un poulet roux. Quand tu auras parcouru un bout de chemin avec le diable, tu le feras chanter. Alors, quand il entendra le chant du poulet roux, le diable ne pourra pas faire autrement que te laisser partir.
Le valet conduisit la jeune fille bien loin sur la lande, à l’endroit qui était convenu avec le diable. Elle portait un paquet de ses belles robes, et le poulet de sa marraine dans un panier.
Le diable l’attendait à cheval, au bord de la lagune. Quand la jeune fille arriva, il la prit par la main et la fit monter à cheval derrière lui. Et ils s’en allèrent ainsi, à travers la lande.
Quand ils furent à quelque distance :
– Chante, poulet roux ! Chante !
Le poulet chanta et aussitôt, hup ! le diable la jeta à terre en criant :
– Homme, j’ai jeté ta fille dans un bois, va la chercher si tu veux !
Et il s’échappa au grand galop.
La jeune fille, au lieu de s’en retourner chez son père qui ne voulait plus la voir, se mit à marcher, et marcher, et marcher encore ; elle arriva dans une maison, à demi-morte de faim et de soif.
– Bonjour, braves gens.
– Bonjour, petite, dit la maîtresse. Que cherches-tu donc par les chemins ?
– Oh ! je cherche de l’ouvrage, tenez ! N’auriez vous pas besoin d’une servante dans cette maison ?
– Si, justement, nous avons besoin d’une gardeuse d’oies. Si tu veux rester ici, nous te garderons avec nous.
Et le lendemain, on l’envoya garder les oies.
Et, tandis qu’elle faisait paitre les oies, toute seule dans la lande, la jeune fille, pour se distraire, revêtait une de ses belles robes, une de celles qu’elle portait chez son père, et elle se faisait fort belle. Mais, aussitôt que les oies voyaient arriver quelqu’un au loin, elles se mettaient à crier, et elle troquait vite ses belles robes contre ses haillons. Elle rentrait le soir, vêtue de sa mauvaise robe trouée, et chemin faisant, elle ramassait quelques grains de brande qu’elle gardait sur son sein. Et tout en se chauffant, à la veillée, elle ne cessait de se gratter, et de temps en temps, elle ramenait quelques-uns de ces grains de brande qu’elle jetait dans le feu. Cela pétillait et les autres disaient :
– La gardeuse d’oies est pleine de poux… Jolie comme elle est, elle ne fait guère de toilette !
Pourtant, on finit par savoir dans le voisinage qu’il y avait dans cette maison une jeune fille, la plus belle qu’on eût jamais vue. Le fils du roi lui aussi avait entendu parler de la belle gardeuse d’oies. Un soir, il la rencontra comme elle revenait de la lande, et il fut extrêmement surpris de voir des mains si fines, et un diamant au doigt de cette fille qui gardait des oies. Il pensait bien qu’il y avait quelque chose de caché là-dessous, mais il ne savait pas quoi.
Un jour, il décida d’aller l’épier parmi ses oies. La jeune fille venait justement de revêtir une robe couleur du ciel. Mais les oies dénoncèrent le jeune homme du plus loin qu’elles l’aperçurent, et lorsqu’il arriva, il trouva la gardeuse d’oies habillée de sa robe de tous les jours, toute crasseuse et mal coiffée.
Le lendemain, le fils du roi voulut retourner voir la gardeuse d’oies. Elle, ce jour-là, avait revêtu une robe qui brillait comme les étoiles. Mais, aussitôt qu’il apparut au loin, les oies donnèrent l’alarme, et lorsqu’il arriva, il trouva la gardeuse d’oies avec sa jupe toute trouée et déchirée.
Le jour suivant, le jeune homme revint l’épier. Mais, ce jour-là, il arriva par un chemin détourné, en se dissimulant derrière les buissons, afin que les oies ne le vissent pas. Et il surprit la gardeuse vêtue d’une robe couleur du soleil, occupée à se coiffer avec un peigne d’or. Il s’approcha alors de la jeune fille interdite, lui prit sa bague et s’en alla.
Une fois rentré chez lui, le fils du roi fit crier en tous lieux qu’il avait trouvé une belle bague d’or, et que toutes les jeunes filles du pays devaient venir l’essayer le lendemain. Et il fit ajouter qu’il épouserait celle qui pourrait mettre la bague.
Pensez que toutes les filles du pays ne se firent pas prier, le lendemain, pour venir l’essayer. Mais aucune n’avait le doigt assez fin pour la passer. Enfin, la gardeuse d’oies se présenta à son tour, mal vêtue et dépenaillée : tout le monde se moquait d’elle. Mais elle passa la bague à son doigt, sans effort, et elle se trouva lui aller.
Voyant cela, le fils du roi déclara qu’il l’épouserait et il ordonna de faire tous les préparatifs de la noce.
Le jour du mariage, tous les nobles du pays avaient été invités, et le père de la jeune fille était parmi eux ; pourtant il n’avait pas reconnu sa fille, qu’il croyait depuis longtemps chez le diable. Et comme c’était un des plus grands seigneurs de la contrée, il mangeait à la table des époux.
La mariée s’occupait elle-même de le faire servir. Et, de tous les plats qui arrivaient, elle faisait mettre de côté une part sans sel et elle la donnait à son père. Tout ce qu’elle présentait était sans sel. A la fin, le vieux seigneur ne put s’empêcher de dire :
– Belle noce, oui ! Il y a de tout. Pourtant il manque une chose : le sel ! Ici tout est sans sel…
– Comment ? s’écria l’épouse. Vous ne trouvez donc pas la nourriture bonne, sans sel ?
– Oh ! non, répondit le vieillard. Les mets les plus fins, je n’ai jamais pu les apprécier sans sel.
– Eh bien, ne vous souvenez-vous pas qu’une fois, je vous dis que je vous aimais comme le bon sel, et que vous me répondîtes : « Au diable je te donne », vous en souvenez-vous ?
Lorsqu’il entendit ses paroles, le vieillard faillit mourir de saisissement. Enfin, il reprit ses esprits et sa fille lui pardonna le mal qu’il lui avait fait endurer. « 

L’un des éléments du conte de Peau-d’Âne qui m’a le plus frappée quand j’étais enfant, ce sont ces robes magnifiques couleur du temps, de la lune, et du soleil. Ainsi, lorsque j’ai lu ce conte de Félix Arnaudin, la mention d’une robe couleur du ciel, d’une robe couleur des étoiles, et d’une autre couleur du soleil, m’y a bien sûr immédiatement fait penser…
Et les similitudes ne s’arrêtent pas là. On retrouve l’histoire d’une jeune fille noble obligée de fuir son domicile, qui se retrouve à travailler avec des bêtes, vêtue comme une souillon, et qui porte ses robes grandioses lorsqu’elle est seule, pour se divertir. On retrouve également le jeune prince qui en tombe amoureux, et la bague qui lui permet de la désigner aux yeux de tous comme celle qu’il doit épouser.

Définitivement, La gardeuse d’oie était pour moi la version landaise du conte de Peau-d’Âne. Pourtant, un élément, et pas des moindres manque à cette liste de points communs : la peau d’âne, justement !

 

072

Et c’est avec étonnement que je me suis aperçue que le conte suivant, dans mon recueil des contes de Félix Arnaudin, s’appelait… Peau-d’Âne. Je me suis très sérieusement demandée pendant quelques secondes si la maison d’édition n’avait pas fait une erreur et interverti les titres des deux contes, mais non ! Ce conte-ci raconte bien l’histoire d’une jeune fille, encore une fois chassée de chez elle par son père, qui se retrouve obligée de porter une peau d’âne sur le dos. Mais pour le coup, les similitudes avec le conte de Perrault s’arrêtent là, et cette histoire est finalement moins riche et, à mon goût, moins intéressante que La gardeuse d’oies (dont le titre fait d’ailleurs également écho au conte La petite gardeuse d’oies des frères Grimm… Décidément, les contes ne cessent de se croiser et de se mélanger…).

Mais si vous êtes aussi curieux que moi, et que vous souhaitez connaître l’histoire de conte, ma foi il ne vous reste qu’à trouver une copie des Contes des Landes de Félix Arnaudin, et de le lire par vous-même ! 🙂

La légende du foie gras

Je vous racontais il y a quelques temps la légende (du moins, l’une des légendes) racontant l’invention de l’armagnac, mais il existe dans les Landes, et en France de manière plus large, bien d’autres histoires venant expliquer la création de spécialités culinaires locales.
Et c’est sans surprise que l’on trouve une légende landaise autour du foie gras, ce met très réputé (bien qu’aujourd’hui très controversé), un plat de fêtes, de luxe même, qui est LA grande spécialité de notre région.

Voici ce qu’elle raconte :

« Cette histoire se déroule il y a fort longtemps, lors de l’occupation romaine.
En ce temps-là, les romains avaient soumis le peuple des Tarbelles, qui vivait désormais sous leurs ordres. Il y avait une famille de paysans qui travaillaient près de la villa romaine du Mont, qu’on appelle aujourd’hui Montfort, et dans cette famille il y avait une petite fille de 8 ans, Yantine, avec de jolies boucles brunes qui dansaient autour de ses joues rondes et de son doux sourire. Cette famille de paysans cultivait la terre et élevait des volailles car le maître aimait manger des oies, comme cela se faisait à Rome.

De la couvée d’avril, Yantine avait recueilli un pauvre petit oison tout déplumé, un pauvre petit malheureux que ses frères picoraient et martyrisaient. Elle lui fit un nid bien chaud, avec de la paille et de la fourrure, et elle le nourrissait avec ce qu’elle mangeait elle-même, c’est-à-dire de la bouillie de maïs. Et très vite, l’oie devint grande. Elle restait toujours près de Yantine, réclamant ses caresses et quémandant à manger, car elle était devenue très gourmande et raffolait du maïs, rien que de maïs. L’oie devint grosse et grasse, car à chaque bouchée de la petite fille, elle en réclamait sa part. Elle caquetait et enfournait, enfournait et caquetait, jusqu’à presque s’étouffer, le bec dressé et sifflant, les yeux tout rouges. Alors Yantine s’empressait de masser son long cou soyeux de ses petites mains afin de faire descendre la bouchée trop gourmande. Et de nouveau notre oie caquetait. Et elle devint énorme.

Un jour qu’il visitait le domaine, le maître romain la vit, si grasse, si appétissante, et il voulut la manger. Il ordonna aux paysans de la lui apporter le jeudi suivant.
La pauvre Yantine pleura, pleura, mais rien n’y fit, il fallait bien s’exécuter. On apporta l’oie au maître. Et le lendemain, grand émoi, le père fut mandé à la villa de toute urgence, car le maître voulait le voir.
L’homme fut introduit auprès du romain et le trouva, lui et ses invités, allongés sur leur lit, le visage illuminé et luisant de graisse.
– Ah, tu nous as fait manger un plat digne des Dieux ! Par Jupiter, cette oie était succulente, et son foie, oh son foie ! Il faut que tu en élèves d’autres, beaucoup d’autres, et ta fortune sera faite !
Alors notre homme rentra chez lui, un peu inquiet, et raconta tout à sa femme qui lui répondit :
– Ne vois-tu pas que notre bête était grosse car elle n’a mangé que de la bouillie de maïs ? Demande donc beaucoup de maïs au maître, et tout ira bien !
Ainsi fut fait, on lui donna autant de maïs qu’il voulait, et les oies furent nourries et gavées au maïs. Elles eurent des foies gras magnifiques, et les Romains en firent leur délice.
C’est comme ça que le foie gras conquit Rome et resta l’apanage de notre contrée. »

Ce serait donc à l’époque des Romains qu’aurait été inventé le foie gras. Mais peut-être aurez-vous noté quelques incohérences dans cette histoire… Comme souvent, la légende prend des libertés, et ne prétend pas coller parfaitement à la réalité historique bien évidemment…
En effet, le maïs n’existait absolument pas en France à l’époque des Romains, ni même pendant les siècles qui ont suivi ; il n’a été introduit en France qu’au XVIème siècle ! Impossible donc que la source de nourriture principale de notre petite famille Tarbelle eut été le maïs…
La pratique du gavage, par contre, remonte bien à l’Antiquité, et du temps des romains on gavait les volailles avec, entre autres, des figues séchées. Le goût devait certainement être bien différent !

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Bas relief d’une nécropole égyptienne montrant le gavage des oies.

Mais si on le souhaite, on peut se laisser aller à imaginer que cette histoire landaise a malgré tout une part de vérité, en tout cas en ce qui concerne le pratique du gavage au maïs. Et si c’est le cas, notre Yantine vivait probablement plutôt au XVIIème siècle, et le maître était plus vraisemblablement le marquis de Poyanne…

Mais qu’importe, les landais ont préféré détourner la réalité et enjoliver cette histoire en la plaçant à l’époque des romains, peut-être car ce temps très éloigné fascine et éveille l’imagination…

 

Source : Contes et légendes des Landes, Dr Jean Peyersblanques

Les fleurs d’Huchet

Vous l’aurez certainement compris au fil des articles, de nombreuses légendes ont vu le jour afin de donner une explication à l’existence de telle ou telle chose, au nom donné à tel endroit, ou au goût de tel aliment…
C’est ainsi que la présence dans les Landes de pierres dressées a inspiré les légendes des Pierres de la fée, que l’on a imaginé qu’un baron sorcier à l’âme sombre aurait donné son nom à l’Étang Noir, ou encore que le Diable lui-même était à l’origine du goût brûlant de l’Armagnac

N’importe quel élément de la nature, n’importe quelle invention de l’Homme, peut être le point de départ d’une légende.
Et même la plus petite et simple des choses, comme une fleur…

C’est ainsi qu’au gré de mes lectures, je suis tombée sur ce joli conte qui nous explique comment les fleurs telles que les œillets et les immortelles sont apparues sur nos dunes landaises.
C’est une nouvelle fois le Dr Jean Peyresblanques qui nous a rapporté cette petite histoire (et je ne peux que vous encourager une fois de plus à vous procurer son livre Les Contes et Légendes des Landes, qui est une incroyable référence à la matière. Les quelques extraits que je diffuse ici ne sauraient suffire à lui rendre hommage).

Avec cette histoire, je vous invite à voyager un peu, non seulement vers notre bien connu Courant d’Huchet, mais bien plus loin encore, vers le lointain pays d’Egypte…

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Autrefois, il y a très longtemps, vivait en Egypte une gentille petite fille. Son front pur était surmonté du Pschent royal, et elle vivait heureuse aux côtés de son frère, le roi. Elle aimait se promener au bord du Nil et cueillir des nénuphars. Elle contemplait, dans les couchants fuligineux, la masse imposante des pyramides.

Un jour, au retour d’une promenade sur le Nil, elle descendit de sa galère, une fleur d’hibiscus à la main, une jolie fleur rose toute fragile. Le grand prêtre l’attendait, le visage grave et triste.

– Majesté, il vous faut partir. L’ennemi est à nos portes !

La mort dans l’âme, la pauvre petite princesse partit avec sa galère dorée. Elle voyagea longtemps, sans trouver d’endroit où se cacher. Là, les côtes étaient trop rocheuses, là on était trop près de l’Egypte, là les hommes étaient féroces. Elle rentra enfin dans un petit golfe qui lui parut adorable, entre des berges de sable. Elle y laissa tomber une graine de son hibiscus, mais apparurent alors des hommes qui mangeaient des coquillages.
La petite princesse prit peur, et vite, la galère reprit la mer et s’arrêta au boucau voisin. C’était un petit courant qui folâtrait ensuite entre les joncs. La princesse pensa au papyrus de son pays et décida de rester. Elle jeta son hibiscus dans le flot et il se mit aussitôt à fleurir, alors qu’à ses pieds les nénuphars aux larges corolles dardaient les blancs pétales de fleurs au coeur de soufre.

rnn57-rnn_courant_dhuchet_003Un hibiscus au Courant d’Huchet
source

Les canards sauvages qui nichaient là vinrent la saluer, les uns avec leur casque noir et leur col vert, d’autres avec leur casque vert. Elle les appelait ses petits soldats volants.
Hélas, elle s’ennuyait. Les canards décidèrent alors de lui porter une fleur (rose, dirent-ils, puisqu’elle aime beaucoup les hibiscus). Mais les fleurs sont orgueilleuses : la rose ne voulut pas se sacrifier pour une fille d’Egypte, elle la reine des Perses ; le pêcher préféra rester dans sa Chine aux princesses délicates ; les bougainvilliers tenaient trop aux brunes maories ; le glaïeul prétendit que l’air marin gâtait son teint.
Seul le petit oeillet, tout gracieux, accepta de ravir les yeux de notre princesse. Il s’installa modestement sur le sable chaud de la dune et apprit à fleurir, simplement mais avec une odeur exquise. Souvent, allongée sur le sable blond, ses longs cheveux noirs encadrant l’ovale pur de son visage, notre princesse rêvait dans le parfum de notre oeillet, les yeux fixés sur l’horizon.

Dans l’émeraude changeante de l’océan, elle cherchait, en vain la pauvrette, les couleurs vives du Nil et le lapis-lazuli égyptien. Un jour, elle décida de quitter cette terre qui l’avait cachée. Son pays lui manquait tant et le temps avait passé ; peut-être pourrait-elle rentrer sans danger. Cependant elle voulut remercier tous ses amis :

– Pour vous mes amis, les canards et tous les oiseaux des grands voyages, pour vous mes amis les sangliers et les biches de la forêt, ce courant sera toujours un havre de paix et de repos, une halte où l’on aime boire en compagnie des hibiscus et des nénuphars. Sur la dune, toi mon petit oeillet, tu fleuriras toujours modestement et odorant, mais pour que tu ne t’ennuies pas, je te donne une petite plante toute verte qui fleurira toute l’année : l’immortelle.

Ainsi, depuis la venue de la petite reine, l’oeillet et l’immortelle fleurissent-ils toujours sur nos dunes landaises, et, caché par l’une d’elles, le Courant d’Huchet aux hibiscus délicats dévide ses méandres mystérieux.
Allez-y mes amis, et vous verrez ces fleurs royales !

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Désormais, lorsque vous apercevrez ces fleurs le long des dunes ou sur le courant d’Huchet, ayez une pensée pour cette petite princesse égyptienne qui avait fait de notre nature landaise son sanctuaire…

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