Les fleurs d’Huchet

Vous l’aurez certainement compris au fil des articles, de nombreuses légendes ont vu le jour afin de donner une explication à l’existence de telle ou telle chose, au nom donné à tel endroit, ou au goût de tel aliment…
C’est ainsi que la présence dans les Landes de pierres dressées a inspiré les légendes des Pierres de la fée, que l’on a imaginé qu’un baron sorcier à l’âme sombre aurait donné son nom à l’Étang Noir, ou encore que le Diable lui-même était à l’origine du goût brûlant de l’Armagnac

N’importe quel élément de la nature, n’importe quelle invention de l’Homme, peut être le point de départ d’une légende.
Et même la plus petite et simple des choses, comme une fleur…

C’est ainsi qu’au gré de mes lectures, je suis tombée sur ce joli conte qui nous explique comment les fleurs telles que les œillets et les immortelles sont apparues sur nos dunes landaises.
C’est une nouvelle fois le Dr Jean Peyresblanques qui nous a rapporté cette petite histoire (et je ne peux que vous encourager une fois de plus à vous procurer son livre Les Contes et Légendes des Landes, qui est une incroyable référence à la matière. Les quelques extraits que je diffuse ici ne sauraient suffire à lui rendre hommage).

Avec cette histoire, je vous invite à voyager un peu, non seulement vers notre bien connu Courant d’Huchet, mais bien plus loin encore, vers le lointain pays d’Egypte…

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Autrefois, il y a très longtemps, vivait en Egypte une gentille petite fille. Son front pur était surmonté du Pschent royal, et elle vivait heureuse aux côtés de son frère, le roi. Elle aimait se promener au bord du Nil et cueillir des nénuphars. Elle contemplait, dans les couchants fuligineux, la masse imposante des pyramides.

Un jour, au retour d’une promenade sur le Nil, elle descendit de sa galère, une fleur d’hibiscus à la main, une jolie fleur rose toute fragile. Le grand prêtre l’attendait, le visage grave et triste.

– Majesté, il vous faut partir. L’ennemi est à nos portes !

La mort dans l’âme, la pauvre petite princesse partit avec sa galère dorée. Elle voyagea longtemps, sans trouver d’endroit où se cacher. Là, les côtes étaient trop rocheuses, là on était trop loin de l’Egypte, là les hommes étaient féroces. Elle rentra enfin dans un petit golfe qui lui parut adorable, entre des berges de sable. Elle y laissa tomber une graine de son hibiscus, mais apparurent alors des hommes qui mangeaient des coquillages.
La petite princesse prit peur, et vite, la galère reprit la mer et s’arrêta au boucau voisin. C’était un petit courant qui folâtrait ensuite entre les joncs. La princesse pensa au papyrus de son pays et décida de rester. Elle jeta son hibiscus dans le flot et il se mit aussitôt à fleurir, alors qu’à ses pieds les nénuphars aux larges corolles dardaient les blancs pétales de fleurs au coeur de soufre.

rnn57-rnn_courant_dhuchet_003Un hibiscus au Courant d’Huchet
source

Les canards sauvages qui nichaient là vinrent la saluer, les uns avec leur casque noir et leur col vert, d’autres avec leur casque vert. Elle les appelait ses petits soldats volants.
Hélas, elle s’ennuyait. Les canards décidèrent alors de lui porter une fleur (rose, dirent-ils, puisqu’elle aime beaucoup les hibiscus). Mais les fleurs sont orgueilleuses : la rose ne voulut pas se sacrifier pour une fille d’Egypte, elle la reine des Perses ; le pêcher préféra rester dans sa Chine aux princesses délicates ; les bougainvilliers tenaient trop aux brunes maories ; le glaïeul prétendit que l’air marin gâtait son teint.
Seul le petit oeillet, tout gracieux, accepta de ravir les yeux de notre princesse. Il s’installa modestement sur le sable chaud de la dune et apprit à fleurir, simplement mais avec une odeur exquise. Souvent, allongée sur le sable blond, ses longs cheveux noirs encadrant l’ovale pur de son visage, notre princesse rêvait dans le parfum de notre oeillet, les yeux fixés sur l’horizon.

Dans l’émeraude changeante de l’océan, elle cherchait, en vain la pauvrette, les couleurs vives du Nil et le lapis-lazuli égyptien. Un jour, elle décida de quitter cette terre qui l’avait cachée. Son pays lui manquait tant et le temps avait passé ; peut-être pourrait-elle rentrer sans danger. Cependant elle voulut remercier tous ses amis :

– Pour vous mes amis, les canards et tous les oiseaux des grands voyages, pour vous mes amis les sangliers et les biches de la forêt, ce courant sera toujours un havre de paix et de repos, une halte où l’on aime boire en compagnie des hibiscus et des nénuphars. Sur la dune, toi mon petit oeillet, tu fleuriras toujours modestement et odorant, mais pour que tu ne t’ennuies pas, je te donne une petite plante toute verte qui fleurira toute l’année : l’immortelle.

Ainsi, depuis la venue de la petite reine, l’oeillet et l’immortelle fleurissent-ils toujours sur nos dunes landaises, et, caché par l’une d’elles, le Courant d’Huchet aux hibiscus délicats dévide ses méandres mystérieux.
Allez-y mes amis, et vous verrez ces fleurs royales !

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Désormais, lorsque vous apercevrez ces fleurs le long des dunes ou sur le courant d’Huchet, ayez une pensée pour cette petite princesse égyptienne qui avait fait de notre nature landaise son sanctuaire…

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Les loups-garous

Aujourd’hui je vais vous parler de cette créature maléfique et redoutable qui courait autrefois à travers la lande et qui terrorisait la population : le loup-garou.

A l’époque où l’on pourchassait les sorcières et où on les faisait brûler sur un bûcher, les loups-garous étaient également considérés comme des serviteurs du Diable, des créatures aux pouvoirs diaboliques qu’il fallait traquer et punir, au même titre que les sorcières. On croyait que ces loups monstrueux étaient en réalité des sorciers qui avaient le pouvoir de se transformer en bête sanguinaire une fois la nuit tombée, afin de goûter à l’ivresse et à la puissance animale, et perpétrer des massacres.

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Dans les Landes, on racontait que pour acquérir ce pouvoir, un sorcier devait se procurer la pèth, une peau de loup offerte par le Diable. Pour cela, il devait se rendre à la croisée de quatre chemins à minuit, et y étendre un drap, qui se transformerait en peau de loup une fois l’aube revenue. Pour un sorcier, cette peau était une bénédiction, une source de pouvoir supplémentaire qui lui donnait puissance et force, et lui permettait de goûter au sang humain.
Malheureusement, il pouvait arriver qu’un honnête homme se retrouve bien malgré lui en possession de cette peau… En effet, si un homme marchait par mégarde sur ce drap étendu en pleine nuit, c’est lui qui se retrouvait en sa possession, et qui était alors frappé de cette terrible malédiction ; chaque nuit il devait devenir loup-garou, et chaque matin se réveiller les mains pleines de sang, et sans aucun souvenir de ce qui s’était déroulé au cours de la nuit.

Le plus connu de ces sorciers loups-garous est probablement le baron de Seignosse, Eric, donc je vous racontais l’histoire dans La légende de l’Étang Noir. Mais bien d’autres histoires de loups-garous existent dans les Landes, qui bien souvent ne prennent pas la forme de vieilles légendes que l’on se racontait au coin du feu pour se faire peur, ou pour donner une explication au nom d’un lieu comme c’est le cas pour l’étang noir. Souvent ces histoires de loups-garous étaient racontés comme des faits réels, des histoires avérées qui se seraient déroulées dans un village voisin.

Dans le village de Commensacq par exemple, dans les hautes landes, il y avait un certain Bertrand que l’on disait loup-garou. Tout le monde le savait, et tout le monde savait aussi qu’il cachait sa peau de loup dans un vieux chêne à la sortie du village. Quand Bertrand se levait tard le matin et était en retard à son travail, on disait « Ah, Bertrand a dû courir toute la nuit ! ». Mais un jour, on ne le voyait jamais sortir de sa maison. Alors on décida d’aller l’y chercher et on le trouva dans son lit, tout sanglant et à demi-mort. Il avait les jambes criblées de plomb. Quelqu’un avait dû lui tirer dessus alors qu’il avait sa forme de loup, et il était venu se réfugier dans son lit pour mourir.

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Mais parfois, quand un loup-garou faisait trop de dégâts, on cherchait à le démasquer, à révéler son identité, plutôt que le tuer directement. Félix Arnaudin nous a rapporté l’une de ces histoire :

       Un loup-garou courait chaque nuit dans un même quartier, et tous les soirs on l’entendait qui léchait le fond de l’auge près d’une maison. On accusait un dénommé Martignolles d’être ce loup-garou. Le maître de la maison guettait ce chien, et il avait un gendre qui habitait chez eux. Un jour il lui dit :

– Ce soir, il nous fait attraper le loup-garou. Tu vas placer l’auge là, derrière le trou à paître, et tu te caches. Quand le chien sera devant l’auge, ferme vite la porte de l’étable.

Tout se passa fort bien. Aussitôt le chien enfermé, le beau-père arriva, portant une grande chandelle de résine.

– Ah ! Fils de garce de Martignolles, je t’ai attrapé à la fin ! Je t’ai attrapé ! Tiens, je vais te faire cuire un peu ! »

Et, avec la chandelle de résine, il lui brûla toutes les babines. Le chien avait le museau tout plein de cloques, c’était affreux à voir ; et il poussait de tels hurlements que le maître dit à son gendre :

– Lâche-le maintenant, et laisse-le aller. Il souffle si fort que j’ai peur qu’il nous démolisse la maison !

Le lendemain, après manger, ils partent tous deux en direction de l’auberge que tenait le dénommé Martignolles.

– Bonjour, dirent-ils à la patronne. Où est donc le maître ?
– Oh ! dit-elle d’une voix toute douce. Il est allé garder les brebis. Il est malade, tiens !
– Ah, il est malade !
– Oh oui ! Les brebis se sont prises dans les broussailles, et lui, en allant les retirer, il s’est égratigné tout le visage.

Juste à ce moment, l’homme arrivait. Son visage était en effet tout boursouflé.

– Les brebis se sont mises dans les ronces… En allant les sortir de là, je me suis égratigné les joues.

Puis en observant le beau-père qui se tenait là, il dit :

– Tu est un méchant homme … Toi et ceux de chez toi… Je ne vous aime pas.
– Et quand m’as-tu trouvé méchant, moi, pauvre homme ? dit l’autre.
– Tu es un méchant homme, je ne t’aime pas, je ne t’aime pas, je ne t’aime pas !

Alors après ça, vous pensez…

-Je vous avais dit qu’il était loup-garou. Je lui ai brûlé les babines. Ai-je menti ?

Et tout le monde dut bien reconnaître que ce Martignolles était bien un loup-garou pourri.

Illustration LoupIllustration, Journal et choses de la Grande Lande, Félix Arnaudin

La peur du loup-garou a longtemps imprégné la population, et cela s’explique par la forte présence du loup, ce prédateur redouté et diabolisé, qui peuplait les Landes autrefois. Cet animal, malgré le fait qu’il n’attaquait quasiment jamais les humains, terrifiait les hommes depuis des siècles déjà, et avait une réputation de monstre sanguinaire et cruel, de dévoreur d’enfants. Cette image lui a tant collé à la peau que lorsque la peur du Diable et de ses serviteurs s’est répandue dans les campagnes, on y a associé cet animal que l’on redoutait tant. On en a fini par croire que certains de ces loups étaient des sorciers déguisés, à tel point qu’il est parfois arrivé qu’un loup soit capturé vivant, jugé et brûlé…

Le loup a tellement souffert de cette mauvaise réputation qu’il a fini par être complètement exterminé, effacé du paysage français. Depuis quelques années, le loup fait doucement réapparition du côté des Alpes françaises, et sa présence sur le territoire fait encore polémique aujourd’hui, malgré le fait qu’il soit classé parmi les espèces protégées et en danger…

La légende de la bruyère

Aujourd’hui j’ai choisi de partager avec vous une histoire qui m’est chère, intitulée « La légende de la bruyère », probablement l’un de mes contes landais préférés. Je ne m’en cache pas, si j’aime cette histoire à ce point, c’est qu’elle reprend tous les codes, les symboles, les trames des contes bien connus de notre enfance tels que Blanche-Neige ou La Belle au Bois Dormant, transformant cette lecture en doux retour en enfance.

Je vous le disais dans l’article sur le conte La petite anguille, il n’est pas étonnant de retrouver dans nos contes locaux des similitudes avec les grands contes européens de Perrault ou des frères Grimm. Certains thèmes, certains archétypes, sont universels et traversent le temps et l’espace.

C’est le Dr Jean Peyresblanques qui a recueilli ce conte auprès d’une dame originaire d’Aurice, près de Saint-Sever, et qui le tenait elle-même de sa grand-mère. Je vous laisse découvrir cette jolie histoire et comprendre par vous-même cette agréable impression de déjà-vu dans laquelle elle m’a plongée.

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« Autrefois, il y a très longtemps, vivait dans les Landes une bergère de 13 ans, très jolie et très malheureuse. Sa mère était morte et son père s’était remarié avec une femme très méchante. Les voisins disaient qu’elle était sorcière. Avec son mari, la femme était très gentille, mais quand le pauvre était parti au travail, elle commençait à harceler l’enfant, lui donner du travail ; il n’y en avait jamais assez, toujours aiguilles et coudre, balai et nettoyer, chaudron et récurer… Heureusement, il y avait des brebis. Il fallait les amener au pré et dans le sous-bois. C’était aussi le travail de l’enfant. Celle-ci préférait aller dans la lande. Elle avait toujours un petit brin de bruyère sur le cœur, retenu par une épine. Elle avait l’habitude de voir les abeilles chanter et n’avait jamais peur. (…)  Dans la lande, tout le monde était son ami. »

Plus le temps passait, et plus la sorcière faisait grise mine. Agnoutine grandissait, faisait toujours son travail, et devenait de plus en plus jolie. La femme ne le supportait pas, et fut prise d’une jalousie sans nom lorsque le fils du seigneur, un beau baron d’autrefois, posa les yeux sur la jeune fille et l’avait regardée d’un air qui en disait beaucoup…
La marâtre décréta que c’en était assez, et décida d’accompagner Agnoutine dans la lande le lendemain afin de régler cette affaire une bonne fois pour toute.

« Et ainsi, elle arriva à la Lande et dit :
– Non, pas ici, un peu plus loin, non pas ici… Tiens, ici, à côté du cante coucut*. Ha ! Ha ! Fillette, tu aimes la bruyère ? Et bien, à partir de maintenant, tu demeureras bruyère. Trabuc, pachiu, pachiu, trabuc. Bruyère demeure, bruyère, bruyère, bruyère !… Maintenant tu peux dormir. Il n’y a qu’un baiser d’amoureux qui peut te tirer de là.
Et dans la lande, tout à côté du cante coucut, au milieu des ronces, des genêts, des ajoncs petits et grands, une bruyère apparut avec des pleurs sur ses fleurs roses.
– Maintenant perdue tu es, perdue tu resteras. Pas un ami ne te trouvera. »

Mais la sorcière ne savait pas que les abeilles regardent et sentent tout dans la lande, et qu’elles se mirent à la recherche d’Agnoutine. En butinant le miel de cette bruyère nouvelle, elles reconnurent l’odeur de leur amie, et depuis lors il ne se passa pas un jour sans que les abeilles virevoltent autour de la fleur afin de lui tenir compagnie et de lui raconter mille et une choses. Les brebis aussi s’échappaient et venaient dire bonjour à leur chère bergère. Ainsi la petite bruyère avait toujours quelqu’un près d’elle et le temps ne lui paraissait pas si long.
Pourtant, les années passèrent. Trois étés et trois hivers se succédèrent.

« Le fils du seigneur était un maintenant un homme, mais on ne pouvait pas dire qu’il aspirait à se marier. Son père, et sa mère, n’étaient pas contents. On lui avait présenté des belles filles. Le fils avait dit :
– Celle-ci a l’oeil de travers. Celle-là la langue tournante. Celle-là le pied cagneux…
Il n’en voulait pas. Il était toujours à la chasse. Il ne disait rien. Les pauvres parents avaient demandé à un médecin de le voir. Celui-ci avait dit :
– Cela lui passera. Il a le temps pour se marier. Il a encore le coeur barré. »

Car en réalité, notre jeune seigneur rêvait encore à la jeune et jolie bergère qu’il avait vue il y a quelques années de cela. Elle hantait son esprit, et sans cesse il la cherchait des yeux, se demandant où elle avait bien pu ainsi disparaître.
Un jour, alors qu’il revenait de la chasse bien fatigué, il arriva dans la lande et avisa le cante coucut, au pied duquel il s’installa pour se reposer un peu, et rêver, comme chaque jour, à sa bergère disparue.

« Et ainsi, la tête dans les mains, il laissa courir son regard sur la lande. A côté, dans un fourré d’ajoncs, il avisa une bruyère, grande, belle, la plus belle de toutes et avec des fleurs roses, roses, je ne peux vous expliquer, mais il y avait autour une ronde d’abeilles, c’est sûr.
Le jeune seigneur sauta sur ses pieds, et il commença à avancer dans les ajoncs. Ils piquaient, et les ronces aussi. Le chasseur ne voyait que la bruyère. A coups d’épée et coups de pieds, il arriva à la fleur. Les abeilles faisaient un doux bourdonnement, mais ne le piquèrent pas. (…)
Et avec son couteau de chasse, il en coupa une branche, la porta à ses lèvres et lui donna un baiser. Miracle, il avait dans ses bras une jeune fille, belle, belle avec des yeux brillants et des larmes comme des diamants. »

Agnoutine lui raconta toute sa triste histoire et le remercia chaudement de l’avoir délivrée de la malédiction de la sorcière. Le seigneur, tout heureux d’avoir retrouvé celle qu’il cherchait depuis tant d’années, s’empressa de lui demander de le suivre dans son château afin de l’épouser.

« La tête contre le jeune homme, la jeune fille laissait son cœur battre la chamade, et quand elle regarda le chasseur, les baisers commencèrent, un, deux, cent… Adieu, ajoncs épineux, ronces et genêts, et les brebis et les abeilles, avec le cheval tout joyeux, faisaient une ronde autour des amoureux. »

C’est avec une immense joie que les parents du jeune homme accueillirent sa nouvelle promise, et le mariage fut célébré quinze jours plus tard. Tout le village était invité, et ce fut le plus beau des mariages qu’on n’avait jamais vu.

« La jeune fille était encore plus belle avec des fleurs de bruyère sur la tête, et les abeilles avaient apporté dessus quelques gouttes de rosée, brillantes comme des diamants. Elle avait une traîne que portaient des fillettes, et les abeilles tournaient autour en bourdonnant doucement. (…)
En arrivant à l’église, elle vit son père tout desséché et vieilli, et à côté, la méchante sorcière, toujours faisant la tête. Les abeilles l’avaient vue aussi. Elle se précipitèrent dessus et se mirent à la piquer, piquer… laissant la femme morte d’un coup. (…) Le père, sa fille retrouvée et la sorcière morte, s’était revigoré. Et les voisins pensèrent : « Une sorcière de moins c’est bien, il y en a toujours trop ! »

Retrouvez ce conte dans son intégralité dans Contes et légendes des Landes de Jean Peyresblanques.

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Ainsi, vous le voyez, les thèmes de la marâtre, et de sa jalousie, du baiser délivreur, et de la forêt de ronces qui séparent notre héros de sa promise, font écho à de vieilles histoires connues de tous, et dans lesquelles il est toujours plaisant de se replonger.

Cependant, les détails qui nous sont livrés tels que la lande, les brebis, la bruyère, les abeilles, plantent bien le décor dans les landes anciennes et ancrent cette histoire qui paraît si familière dans un contexte local qui lui donne toute son originalité.

J’espère que vous aurez apprécié la découverte de ce joli conte au moins autant que moi ! 🙂

 

*cante coucut = un grand pin isolé, « chante coucou »

Les Lagunes de Nabias

Un peu au-dessus de la ville de Roquefort, dans la petite commune d’Arue, se trouve un site naturel qui porte le joli nom de Lagunes de Nabias. Ces étendues d’eau, entourées aujourd’hui de la forêt de pins, se trouvent là depuis des milliers d’années, puisqu’elles se sont formées lors des fontes de la dernière période glaciaire. Mais comme souvent, ce lieu représentait une énigme pour les populations locales, et une légende ne tarda pas à voir le jour, afin de fournir une explication à leur présence au milieu de la lande.

Cette légende, bien connue des locaux, est lisible dans sa version la plus courte sur le panneau placé à l’entrée du site, mais l’autrice landaise Georgette Laporte-Castède nous en offre une version plus étoffée dans son recueil Contes Populaires des Petites Landes.

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Voici ce qu’elle nous raconte :

« Autrefois, il y avait là une métairie, avec un logis, une « borde », et un fournil. Cette métairie s’appelait Nabias ; et à Nabias, vivait une famille composée de deux couples : le Maître et la Maîtresse, âgés tous deux de près de cinquante ans, et aussi leur fille et leur gendre, mariés depuis bientôt six ans, et qui n’avaient point d’enfants encore. Ils n’étaient pas nombreux, aussi vivaient-ils assez facilement.« 

Ce jour-là, le père et la fille étaient partis ensemble à la foire, le gendre s’occupait de faire brouter les brebis plus loin dans la lande, et alors la Maîtresse se retrouva seule dans la maison.
En milieu d’après-midi, elle aperçoit un homme, qui ressemble à un mendiant, s’avancer vers sa demeure.

 » – Tiens, qui est cet homme qui vient ici, à travers le champ ? Un voisin, peut-être ? Bah, on ne dirait pas ! Ah, je parierais que c’est encore un chemineau ! Si ce n’est pas malheureux ! Ici, il nous vient des ces fainéants, crevés de faim … Tiens ! Trois ou quatre par semaine. Et ils mendient… Et ils mendient ! Il leur faut de l’eau, il leur faut du pain, et aussi parfois un abri pour la nuit !« 

La Maîtresse de Nabias n’est pas du tout généreuse, et méprise ces personnes qui viennent la déranger dans sa maison. Les poings sur les hanches et le regard noir, elle reçoit notre voyageur avec défiance et lui refuse tout ce qu’il lui demande.

 » – Donnez-moi…
– Quoi encore ?
– Un morceau de pain ! Rien qu’un morceau !
– Du pain dur ? Dans l’armoire il n’en reste plus du tout, du tout… Même pas une miette ! Je vous le jure !
– Mais Maitresse, le four est plein de pains ! Ils sont cuits, c’est sûr…. et réussis !
– Comment savez-vous cela, vous ?
– Eh, tiens… Il sentent si bon ! Je n’ai rien mangé aujourd’hui. Je ne veux ni un pain ni une galette…
– Eh bien, quoi alors ?
– Seulement un morceau, un petit morceau…
– Ah non ! Vous n’en aurez pas une tartine, ni même une bouchée ! Rien !« 

Et après lui avoir ordonné de décamper une dernière fois, la femme saisit la pelle de bois et se met à le menacer. L’homme alors fait demi-tour et s’enfuit à toutes jambes.

De son côté, le gendre surveille le troupeau et aperçoit à son tour l’homme qui se dirige vers lui. D’abord étonné, il s’adoucit lorsqu’il comprend que l’étranger meurt de faim et ne demande qu’un quignon de pain. Malheureusement, il ne lui reste au fond de ses poches que quelques croûtons de pain dur, et il se trouve bien embêté de n’avoir que cela à lui offrir. Le mendiant les accepte tout de même et le remercie de sa serviabilité. Puis il lui demande s’il habite par ici. Lorsqu’il comprend qu’il loge à Nabias également, il lui dit :

 » – Mais… Vous ne pouvez pas rentrer chez vous avant la trombe d’eau ! Avez-vous vu le ciel là-bas, vers l’Ouest ?
– Eh oui, il se couvre ! Et comme ces nuages sont vilains ! Et comme ils avancent vite vers nous ! Et la tempête ne va pas tarder.
– Nous allons avoir du mauvais temps, beaucoup de mauvais temps, c’est certain ! Il faut, vite, vous mettre à l’abri !
– Et où, Mon Dieu ? Il n’y a pas de parc à montons ici ! Oh… Et qu’allons-nous devenir, les brebis, le bélier, le chien et moi ?
– Vous voyez ? Maintenant des éclairs et le tonnerre ! Il va pleuvoir à verse sous peu !
– Ah, bonne Sainte Vierge ! Que faut-il donc que je fasse ? Si je rentre chez nous avec les bêtes mouillées… eh bien, que va me dire…
 – Qui te fait peur ainsi ? Ta femme ?
– Oh non, pas elle, non ! Mais sa mère ! Ah elle n’est point commode, je vous l’assure, et la méchanceté la ronge.
– Ecoute-moi. Tu vois là-bas, ce fourré ? Au beau milieu se trouve un jeune chêne. Va-t-en vite t’abriter là dessous.« 

Le berger croit d’abord à une plaisanterie, ne comprenant pas comment cet arbre minuscule pourrait bien les protéger, lui et toutes ses bêtes, de la terrible averse. Mais le mendiant insiste et le presse, aussi décide-t-il de l’écouter. Et alors qu’il s’approche de l’arbre, celui-ci se met à grandir, grandir, et grandir encore, jusqu’à ce que ses branches et ses feuilles soient assez larges pour former un toit au-dessus de tout ce petit monde. Le berger et son troupeau sont bien à l’abri, tandis que l’eau se déverse à torrent et semble tout recouvrir. Le mendiant quant à lui, a disparu.
Au bout d’une heure, la tempête se calme, et une fois la terre asséchée, notre berger se remet en route vers Nabias. Mais à sa grande stupéfaction, la maison n’est plus là, la borde non plus, le fournil encore moins. A la place, trois lagunes ! La plus petite à la place du four, la deuxième là où se trouvait le parc à moutons, et la dernière, la plus grande, a remplacé le logis.

 » Et la Maîtresse, qu’est-elle devenue ? Ne se serait-elle point noyée ? Mais au fait, ce chemineau qui était-ce ? Etait-il… Le Bon Dieu, le Diable, ou quelque sorcier ? Cela, personne ne l’a jamais su. Mais l’histoire, il en reste encore quelques-uns (des vieux) qui la connaissent. Il en reste quelques-uns, c’est sûr mais bien peu. Et dans quelques années, qui s’en souviendra ?« 

Que Mme Laporte-Castède se rassure, la relève est assurée, et l’histoire ne sera pas oubliée 🙂 Je vous invite par ailleurs à découvrir ce conte dans son intégralité dans son recueil, qui a le mérite de présenter les contes en français et en gascons (oui, avec un « s », car ils sont retranscris en trois patois différents à chaque fois !).

Je note qu’il est fait mention, dans cette version du conte, de trois lagunes, or aujourd’hui il n’y en a que deux… La troisième se serait-elle finalement asséchée ? Je n’ai trouvée nulle part ailleurs mention de cette troisième lagune… Si quelqu’un a une quelconque information à ce sujet, qu’il n’hésite pas à nous la faire partager !

Je suis allée me promener il y a une quinzaine de jours aux Lagunes de Nabias. Je crains malheureusement de ne pas avoir choisi la bonne époque de l’année… En cette fin d’été qui a été très sec, le niveau de la plus grande lagune était bien bas, et la deuxième, quant à elle, n’avait plus aucune goutte d’eau. Mais il n’en reste pas moins que c’est un site très agréable, magnifiquement préservé (malgré les bruits de la circulation sur l’autoroute A65 qui passe tout près..), où l’on peut profiter d’une jolie randonnée, longue de 4kms, le long du sentier botanique inauguré il y a quelques années.

Je vous invite sans réserve à aller découvrir ces lagunes, sa faune et sa flore rares, ce lieu naturel fragile qu’il est important de protéger…

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La Grotte aux Fées

Tout au Sud du département des Landes, non loin de la ville de Peyrehorade, se trouve un petit village nommé Saint-Cricq-du-Gave. Si ce village a connu une certaine renommée au Moyen-Âge, se trouvant sur la voie romaine reliant Dax à Saint-Palais, il est aujourd’hui également réputé pour posséder l’une des grottes les plus longues du département. Cette grotte est mystérieusement appelée la Grotte aux Fées.

On ne peut que se douter qu’avec un tel nom, une jolie légende est rattachée à ce lieu énigmatique. Dans son livre Landes secrètes, croquis sur le vif, l’auteur Gilles Kerloc’h nous narre l’histoire de ces petites créatures qui vivent dans les grottes et filent des brins d’or :

Il y a de nombreuses années, s’élevait une belle maison, certes isolée des fermes voisines, mais judicieusement placée à côté d’un cours d’eau d’une grande pureté, traversant une grotte. Cette maison dite « de Soulenx », du nom des propriétaires, symbolisait leur richesse. Il circulait une rumeur persistante dans les fermes avoisinantes : la famille aurait conclu un pacte avec les fées résidant dans la grotte qui permettait à ces dernières de filer leurs brins d’or l’hiver, auprès du foyer de la maison. En échange, des chutes du fil doré étaient données régulièrement aux propriétaires.
La fille Soulenx se maria avec un bourgeois riche mais cupide, qui prit connaissance de la source de leurs revenus. Il en vint à demander aux fées de laisser chaque fois un peu plus de fils d’or, et encore plus et toujours plus. Ces dernières se fâchèrent et lancèrent un terrible sortilège avant de s’enfuir à jamais dans les profondeurs de leur abri : la maison tomberait en ruines et emmènerait ses résidents dans sa déchéance. Les Soulenx moururent et la maison, qui n’eut plus jamais de nouveaux occupants, s’effondra.

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Dans l’imaginaire landais, les fées sont des créatures complexes aux multiples facettes, tantôt bienveillantes, tantôt malfaisantes. On les dépeint parfois comme de petites créatures semblables à des lutins qui n’auraient de cesse de jouer des tours et des farces aux humains, parfois comme de magnifiques femmes aux longs cheveux qui se coiffent ou se lavent au bord des fontaines, qui sont légion dans le département.
Mais souvent, comme dans ce conte, les fées sont des êtres qui peuplent les grottes et qui filent le lin. Nous avions déjà rencontré ces fées-là dans les légendes Les pierres de la fée avec la pierre de Montpeyroux. Rappelez-vous, cette pierre est aussi appelée « la peyre de la Hade », ou la pierre de la fée, car l’on raconte qu’elles venaient filer le lin sur de grosses pierres comme celles-ci en guise de quenouilles.

On dit également que certaines de ces fées aident les filandières, en transformant en un instant en fil le lin le plus fin, à condition de le déposer à l’entrée de leur caverne.

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Mais si elle n’hésitent pas à venir en aide aux hommes et aux femmes qui leur en font la demande, les fées sont aussi des êtres puissants qu’il convient de ne pas offenser ! C’est le cas dans notre histoire, mais c’est aussi ce que l’on dit des fées de Saint-Etienne-d’Orthe, un autre village du canton de Peyrehorade.

Une commune d’eau, dotée de puits, de lavoirs et de fontaines, dont celle de Saint-Jean à la limite avec Pey.  Réputée et fréquentée pour ses eaux miraculeuses, elle se trouvait (parce qu’elle n’existe plus) dans le bois de Leus Peyrères, habité par des hades aux pieds de chèvre, qui aidaient le soir les femmes à filer. Vénérées dans cette région, elles pouvaient aussi se fâcher, car susceptibles ! Si la fontaine a disparu, elles sont peut-être encore là…
Les Mystères des Landes, Pierre CHAVOT, chap. Landes insolites, p189.

Aussi, la prochaine fois que vous vous promènerez près d’une grotte ou d’un cours d’eau, ayez une pensée pour ces petites fées qui gardent précieusement nos Landes… Mais gare à vous si vous les vexez, elles sauront vous le faire payer !

Les Sirènes

Nous l’avons déjà évoqué, les différents éléments naturels, et l’eau en particulier, avaient une grande importance dans la vie quotidienne des landais. Et l’océan, qui borde le territoire, rythmait l’existence d’une bonne partie de la population qui, sur le littoral, comptait un grand nombre de marins et de pêcheurs.

Il est une figure mythologique fort connue qui accompagna la vie de bien des peuples maritimes à travers le monde ; celle de la Sirène. Et les Landes n’y ont pas échappé.

Les marins landais entretenaient cette croyance populaire selon laquelle les sirènes, des êtres malfaisants et cruels, peut-être immortels, vivaient dans les profondeurs de l’océan. Est-il bien utile de vous rapporter la description de ces créatures fantastiques ? Depuis la mythologie grecque, les nombreuses légendes européennes, jusqu’au fameux conte de Hans Christian Andersen en 1837 et à l’adaptation de Disney plus de 150 ans après, cet être des eaux au corps de femme et à la queue de poisson a conquis l’imaginaire collectif et est devenu une créature fantastique incontournable.

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Des ouvrages entiers pourraient être écrits sur les origines de ce mythe et sa complexité, mais contentons-nous de voir ce que l’on en disait dans nos Landes.

Jean-François Bladé, célèbre historien et collecteur de traditions orales de la Gascogne, a livré une description détaillée de l’état de cette croyance dans les Landes au XIXème siècle :

Il y a des sirènes dans la mer. Il y en a aussi dans les rivières… Les sirènes ont des cheveux fins et longs comme la soie et elles se peignent avec des peignes d’or. De la tête à la ceinture, elles ressemblent à de belles jeunes filles de dix-huit ans. Les reste du corps est pareil au ventre et à la queue des poissons. Ces bêtes ont un langage à part pour s’expliquer entre elles. Si elles ont affaire à des chrétiens, elles parlent patois ou français.

On dit que les sirènes vivront jusqu’au jugement dernier. Certains croient que ces créatures n’ont pas d’âme. Mais beaucoup pensent qu’elles ont dans le corps des âmes des gens noyés en état de péché mortel…

Pendant le jour, les sirènes sont condamnées à vivre sous l’eau. On n’a jamais pu savoir ce qu’elles y font. La nuit, elles remontent par troupeaux et folâtrent en nageant au clair de la lune jusqu’au premier coup de l’Angélus du matin. Il arrive parfois qu’elles se battent. Alors elles s’égratignent et se mordent pour se sucer le sang. Au premier coup de l’Angélus, elles sont forcées de rentrer sous l’eau.

Force mariniers, en voyageant sur la mer, ont vu des troupeaux de sirènes nager autour des navires. Elles chantaient tout en nageant, des chansons si belles, si belles que vous n’avez jamais entendu, ni n’entendrez jamais les pareilles. Par bonheur, les patrons des navires et des barques se méfient et savent ce qu’il faut penser de ces chanteuses. Ils empoignent une barre et tombent à grand tour de bras sur les jeunes mariniers qui sont prêts à plonger pour aller trouver les sirènes. Mais les patrons ne peuvent pas toujours avoir l’œil partout, alors les sirènes tombent sur les plongeurs. Elles leur sucent la cervelle et le sang et leur mangent le foie, le cœur et les intestins. Les corps des pauvres noyés deviennent autant de sirènes au jugement dernier.

Les sirènes étaient donc très redoutées et représentaient un grand danger pour les marins. Cette réputation d’être maléfique et fourbe a traversé les siècles, mais a été mise à mal par le conte d’Andersen et sa Petite Sirène pure et innocente, qui a rencontré un tel succès qu’elle est aujourd’hui pour beaucoup la première représentation qui vient à l’esprit lorsque l’on évoque les sirènes. Du moins, c’est mon cas, puisqu’il s’agit de mon conte préféré…

Mais peut-être ne suis-je pas la seule ? En effet, l’auteur Charles Daney, dans son recueil Les contes des Landes, de la mer et du vent, publié en 2003, nous livre un personnage de sirène bien plus doux, très éloigné de la tentatrice à la voix envoûtante que l’on décrivait autrefois. Pour aller à la rencontre de cette sirène, il faut s’éloigner légèrement des limites du département actuel des Landes, et se rendre du côté du Bassin d’Arcachon.

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Charles Daney raconte que vit là la petite sirène verte du Bassin. Elle serait sortie à la surface une fois, lors d’une nuit sans lune, et aurait émerveillé de sa beauté les marins qui se trouvaient là, à tel point que les jours suivants, on ne parlait plus que de ça. Alors des étrangers sont venus de toute part, et ont ri haut et fort des croyances des habitants du Bassin, ce qui a bien attristé la petite sirène, qui a choisi alors de ne plus se montrer.

Depuis, elle se contente de protéger le Bassin, de dorloter les huîtres, de renseigner des poissons lorsqu’ils s’égarent aux croisements des chenaux qui ne sont balisés qu’en surface, de raconter de belles histoires qui font s’éclater les anémones et mourir de rire les holothuries.

Les enfants l’aperçoivent encore quelquefois, au soir tombant, quand il fait beau et qu’ils s’assoient sous les pins de Péreire, après que le soleil ait rosi les eaux argentées du bassin. Vous aussi, à condition de regarder de toute votre âme, et si vous l’avez mérité, vous pouvez apercevoir le clair rayon vert de ses yeux et la longue ondulation de jade de ses cheveux.

Retrouvez le conte de Charles Daney en intégralité dans son recueil Les contes des landes, de la mer et du vent.

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Ainsi les terribles créatures des abysses ont évolué dans l’imaginaire de certains pour devenir des êtres doux et sensibles, protecteurs des eaux, n’attendant que d’être aimés des humains…

Et vous, quelle version des fameuses sirènes préférez-vous ? 🙂

La légende de l’Étang Noir

La légende que je vais partager avec vous aujourd’hui m’est particulièrement chère, car c’est la première légende landaise que j’ai entendue de ma vie, alors que je n’avais que 9 ans. C’est à l’école que je l’ai apprise, lors d’un séjour scolaire à Seignosse, à la Réserve Naturelle de l’Étang Noir. Je garde de ce séjour, de ce lieu et de cette histoire, un souvenir très particulier, et je sais que c’est à cet âge-là que mon goût pour les contes et légendes s’est développé…

A Seignosse, le grand Étang Blanc et l’Étang Noir, plus modeste, se font face. Avec des noms pareils, il aurait été bien étonnant de ne pas trouver de légende merveilleuse donnant une explication à leur existence ainsi qu’à leurs noms !
Et voici ce qu’elle raconte :

Il y a fort longtemps, s’élevait sur les berges de l’Étang Blanc un château majestueux où vivait le baron de Seignosse, Eric. Comme de nombreux autre hommes de son rang, il décida de partir en Croisade en Terre-Sainte et resta absent plusieurs années.

Un beau jour, les habitants de Seignosse virent de nouveau flotter sur le donjon les armes de leur Seigneur, et comprirent que celui-ci était rentré. Mais tous s’étonnèrent de la discrétion de son retour, et plus encore lorsque, les jours passant, on s’aperçut qu’on ne le voyait jamais sortir de son château. On s’inquiéta d’un possible échec de sa mission divine et de l’humeur ombrageuse du baron, mais alors que le temps passait, des rumeurs commençèrent à circuler et les villageois soupçonnaient que leur Seigneur ne soit devenu démon. On disait qu’il était rentré de nuit, seul, et plus inquiétant encore que le pieux seigneur ne s’était pas rendu aux offices religieux depuis son retour. De plus, l’on apercevait régulièrement, dans les hautes fenêtres de la tour Nord, danser des lueurs inquiétantes et étranges comme si entre ces murs le baron se livrait à des expériences alchimiques. Les villageois parlaient à présent de sorcellerie, et renommèrent cette tour la Tour du Diable. On tremblait à l’idée que cette magie diabolique ne s’échappe des murs du château pour venir détruire leur existence.

Dans le secret de ses forges, le baron s’appliquait donc à l’alchimie, la transcendance des métaux, afin d’élaborer une pierre philosophale qui lui permettrait de transformer les simples métaux en or, et de lui offrir la jeunesse éternelle. Il avait obtenu ce savoir en vendant son âme au démon, et Eric ne craignait plus ni les hommes, ni Dieu, ni la mort. Il contrôlait les esprits anciens de la Nature et les quatre éléments, ainsi que les vertus du règne animal dans le but de devenir lui-même le plus redoutable des prédateurs.
Lorsque minuit venait, il sortait explorer la campagne, à l’insu de tous, se déplaçant comme une ombre parmi les ombres. Il se frottait le visage de sang de chauve-souris afin d’adapter sa vision à l’obscurité la plus totale, et dépeçait loups, serpents, lièvres et boucs pour s’en faire des talismans. Dans sa canne de sorcier, il avait glissé les yeux d’un jeune loup, la langue et le cœur d’un chien, et ce bâton de marche le préservait des brigands, des animaux féroces et des bêtes venimeuses. Ainsi le sorcier Eric courait la lande, rapide et infatigable, comme un chasseur.

Un jour, il déposa un drap à la croisée des chemins, et à la pointe du jour, ce drap s’était transformé en peau de loup. C’était la pèth : une peau que beaucoup voyaient comme une malédiction, mais que lui percevait comme un don. Le malheureux qui marchait par inadvertance sur cette peau l’endossait, sans l’avoir souhaité, et se retrouvait condamné chaque nuit à une terrible métamorphose ; dès le crépuscule, il se changeait en loup-garou et parcourait la nuit avec de terribles envies meurtrières. Au matin, il se réveilleait les mains tâchées de sang. Mais le baron, lui, se complaisait dans cette ivresse animale. Chaque nuit il se transformait en loup féroce, et les habitants de Seignosse couraient se réfugier dans leurs modestes demeures, sachant que le matin révélerait les horreurs de la nuit passée.

C’est dans ce climat infernal qu’un beau jour, un visiteur arriva au village, une coquille Saint-Jacques accrochée à sa besace, tout maigrelet. Ce n’était pas la première fois qu’un pèlerin passait par le village, mais celui-ci avait les vêtements déchirés et maculés de sang, comme si des chiens l’avaient attaqué. Personne n’osa lui demander quelle mauvaise rencontre il avait faite la nuit précédente, et par quel miracle il en avait réchappé. Les villageois pansèrent ses plaies en silence. Puis, quand la journée se fut écoulée, l’étranger, les yeux remplis de colère, s’adressa aux hommes qui rentraient au village :

« Malheur à vous qui acceptez d’être gouvernés par le Diable ; Dieu placera dans sa balance ce qui revient à Dieu et ce qui revient aux Enfers, alors sa colère terrible s’abattra sur vos terres ; priez donc votre Dieu et qu’il vous pardonne ou ne vous pardonne pas. »

Puis il s’enfonça dans la nuit noire, laissant la peur envahir l’âme des villageois, qui se mirent à prier leur Dieu. Alors un orage terrible se déversa sur Seignosse, des éclairs déchiraient le ciel, et au milieu du vacarme assourdissant du tonnerre, on entendait au loin la cloche de la chapelle du château, qui sonnait comme un appel à l’aide.
À la pointe du jour, l’orage s’apaisa, et les habitants de Seignosse gagnèrent la forteresse dont ils étaient autrefois si fiers. Ce qui était n’était plus, et à la place du château s’étendait à perte de vue une grande étendue d’eau que les anciens baptisèrent l’Étang Noir, pour ne pas oublier qu’ici avait habité le Mal.
Dieu était descendu parmi les hommes sous les traits d’un humble pèlerin : la première nuit il avait affronté le sorcier-loup qui hantait les campagnes ; à la deuxième nuit, il noya le seigneur avec son château et ses biens, pour que l’eau du Déluge purifie la terre souillée.

On dit à présent de l’homme qui marche sur les bords de l’étang, s’il entend sonner la cloche du château à travers les âges, qu’il mourra dans l’année.

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Il est intéressant de voir que dans cette histoire, la figure du sorcier se confond avec celle du loup-garou. Ce n’est en effet pas chose rare, car il fut un temps où l’on croyait au loup-garou avec autant de vigueur qu’aux sorciers et sorcières.
Le loup terrifia longtemps la population, comme je l’ai déjà évoqué dans La trêve de Noël des loups de la Lande, et dans l’imaginaire collectif c’était un animal diabolique, participant aux Sabbats, servant même parfois de moyen de transport aux sorcières. Le loup-garou était lui aussi traqué, arrêté, torturé et condamné.

Dans un village proche à la même époque, à Bascons, un paroissien confiait à l’abbé Foix, qui enquêtait alors sur les superstitions landaises : « Actuellement, nous sommes bien fournis, nous comptons 33 sorcières et 27 loups-garous ! »
L’ensorcellement des Landes, Eric Lafargue

De la même façon que pour les sorcières, on cherchait des moyens d’identifier les loups-garous, car de jour, le monstre pouvait être n’importe qui : un membre de la famille, un ami, un voisin… Chacun se soupçonnait et se montrait du doigt. On craignait d’autant plus les attaques car, en dehors d’une mort possible, on redoutait également de se retrouver soi-même changé en bête. En effet, si on était vaincu par le loup-garou, la peau de bête changeait de propriétaire et c’est la victime qui endossait la peau, chaque nuit, pendant 7 ans, avant qu’elle ne retourne à son véritable maître.

Mais on dit qu’il existe un moyen, assez simple en réalité, de défier un loup-garou :

On raconte que si le passant pris en embuscade trouve en lui la force de vaincre sa peur, et qu’il provoque le loup-garou en lui jetant cette phrase – Tiro-t’ la besto (enlève donc la peau) – alors, le loup-garou dépose la peau et c’est un combat loyal entre deux hommes qui s’engage. Si l’on parvenait à blesser l’homme loup et que le sang coulât, cet homme était libéré de la peau et de ses pouvoirs.
L’ensorcellement des Landes, Eric Lafargue

Cette croyance en les hommes-loups persista également à travers les siècles, et l’on trouve dans les Landes des histoires de loups-garous jusqu’à l’aube du XXème siècle…

Et si vous ne connaissez pas encore cette magnifique Réserve Naturelle, je ne peux que vous encourager à aller vous y promener ! Tout les infos par ici !

La Fontaine Chaude de Dax

Dax est une ville réputée dans la France entière pour ses cures thermales, et chaque année de nombreux curistes accourent pour profiter des bienfaits de son eau.

Au coeur de la ville se dresse l’imposante Fontaine Chaude, symbole de la ville bien connu des Landais. Elle est aussi appelée Source de la Nèhe, en référence à une divinité celte des eaux, une déesse protectrice tutélaire de la cité.
La fontaine actuelle a été construite au XIXème siècle sous Louis XVIII, et entoure le bassin d’eau chaude, à l’emplacement supposé et des anciens thermes romains.

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Et puisque nous parlons des romains, une légende tenace nous raconte que c’est à eux, et plus précisément à l’un de leurs chiens, que nous devons la découverte de cette source et de ses bienfaits.

Voici comment le Dr Jean Peyresblanques nous a rapporté cette histoire :

« Les soldats de César étaient là. Les Tarbelles étaient revenus dans leur ville si humide que les Romains, par dérision, l’appellaient Aqua Tarbellica.  Ils y avaient installé une garnison dont le chien d’un centurion était la mascotte. C’était un de ces braves chiens gaulois, ni très grand ni très gros, au poil hirsute et à l’œil brillant d’intelligence, de qui descendent nos bons chiens de berger. Il était assez âgé et perclus de rhumatisme, passant son temps à chauffer au soleil de l’été ses membres raides.

Une révolte éclata soudain dans les sauvages montagnes ibériques, et deux centuries durent partir. Notre centurion était de ceux-là et, navré de voir son chien abandonné, infirme, il résolut, la mort dans l’âme, de la noyer dans l’Adour. Puis il partit.

L’hiver passé en rude campagne, la légion aux rangs éclaircis revint dans sa région, Tarbelle, bien lasse et décimée. Notre centurion y était toujours, passé même commandant de la colonne. Approchant de leur camp, les soldats pressaient leurs pas pesants, joyeux malgré leur fatigue. Lui, songeait à son chien, pensant qu’avec son flair ils auraient pu éviter bien des déboires. Soudain, un aboiement retentit à l’entrée du camp, une boule noire bondit vers lui et, avant d’avoir pu esquisser un geste de défense, il se sentit léché, bousculé, dans une tornade de jappements joyeux et de sauts qui affolaient sa monture. Il sauta de cheval et, n’en croyant pas ses yeux, devant ses soldats ébahis, il se mit à appeler son chien qui se roulait à ses pieds.

Mais comment son chien, âgé et quasi paralytique, était-il là, le poil soyeux, l’œil vif, le jarret nerveux ? Des gardes interrogés n’en savaient rien. Le chien était revenu, allait, venait, on le nourrissait, mais qui ?

Le centurion voulut élucider ce mystère et pista son chien. Il le vit tous les jours, de bon matin, se diriger vers les marais fumants qui séparaient la ville de l’Adour et s’y perdre. Il revenait quelques heures après. N’y tenant plus, un jour il le suivit et s’aperçut que sa bête allait s’allonger dans les boues chaudes qui entouraient une source thermale. Notre officier, meurtri par sa campagne, fit l’expérience de son chien, puis les soldats qui souffraient eux aussi. Bref, notre légion fut remise sur pied.

Rentré à Rome, l’histoire du chien mascotte, guéri par les boues et guérissant son maître, fut bientôt connue de tous. Les ordres furent donnés et une belle ville romaine fut construite, centrée autour de cette fontaine d’eau chaude, avec des bains mais aussi des bains de boue. Leur vertu curative fit vite ses preuves et lorsque Julie, fille de l’empereur Auguste, ressentit un jour des douleurs, c’est à Dax qu’elle vint chercher soulagement à ses maux. Le voyage de Rome, véritable expédition pour l’époque, fut justifié par le résultat, et en remerciement, elle donna son nom à la cité qui devint Aquae Augustae.
Seulement c’était il y a longtemps et les Gascons sont gens pratiques, de contraction en contraction, au Moyen-Âge c’était Acqs, et aujourd’hui Dax. Mais on n’a jamais oublié les bonnes leçons du chien du centurion. La fontaine d’eau chaude est toujours là, et les bains de boue amènent toujours le soulagement des rhumatismes. »

Cette histoire fait partie des légendes landaises les plus connues, et peut-être êtes-vous nombreux à l’avoir déjà lue ou entendue ! On peut difficilement se renseigner sur l’histoire de cette fontaine sans en entendre parler…

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Comme pour toute légende, il est difficile de démêler le vrai du faux dans cette histoire. La ville a bien été renommée Aquae Augustae, mais l’on dit aussi que ce fut grâce à la venue de l’empereur Auguste lui-même, qui y aurait séjourné en l’an 25 ou 26.
De plus, il semble que cette source était en réalité connue et vénérée avant même l’occupation romaine, par les populations locales qui vivaient près de ces marais. Mais c’est lorsque la cité romaine s’est développée autour de cette source que cette eau et la ville même ont gagné en notoriété.

Quand au fameux chien du centurion, qui peut dire s’il a réellement existé ? Mais pas besoin de cette certitude pour attirer la sympathie des dacquois, et la ville a même érigé une statue du légionnaire et de son fidèle chien, rendant ainsi hommage à cette jolie histoire que l’on n’est pas prêt d’oublier…

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Le Bécut

Les Landes regorgent de créatures fantastiques en tout genre, mais aucune n’est aussi connue et redoutée que le Bécut. Ce cyclope au nez en forme de groin de porc était un ogre effrayant et cruel qui dévorait les enfants, raffolant de leur chair tendre… De nombreux parents tentaient d’effrayer leurs enfants turbulents, qui désobéissaient et voulaient sortir dans la nuit, en leur racontant les plus terribles histoires de ces géants de la lande.

Pourtant, dans les histoires les plus connues, le Bécut finit toujours par être vaincu, et cette population de géants par disparaître du pays… C’est à Contis, à Sabres et à Castets que se déroulent ces histoires, et voici ce qu’elles racontent :

Le Tuc du Bécut 

Il y avait une fois un ogre terrible, un Bécut, qui vivait dans le pays. il était énorme, barbu, poilu, avec un oeil unique au milieu du front, des mollets comme une barrique à ses jambes de géant ; pensez donc ! le Diable les lui avait pincées à la naissance, et comme pour les fruits que l’on pince, ses jambes étaient devenues magnifiques et infatigables. Il en profitait, il pouvait courir aussi vite que le vent d’ouest quand il souffle en tempête. Il se nourrissait uniquement de petits enfants ou de jeunes filles. Il arrivait comme le vent, volait un enfant seul ou une fillette isolée et allait se repaître dans son antre situé près d’ici.
Les gens du pays avaient beau lui donner la chasse avec les chiens de Contis, rien n’y faisait. Les nuits sans lune, les chiens hurlaient car le Bécut rôdait. Un jour, un berger furieux alluma le feu et la forêt brûla en partie mais le Bécut s’échappa avec ses grandes jambes et se réfugia dans les marais, plus furieux que jamais. Dès lors, de son gros oeil unique, il choisit avec rapacité les enfants les plus beaux, les petits au berceau. Tous tremblaient.
Enfin, un vieux berger se décida, monté sur de grandes échasses, à aller voir la mère du vent, loin, très loin dans les Landes, du côté de Saint-Jean-de-Bouricos.

« Madame la mère du vent, pitié, je vous en supplie.
– Hoou.
– Pitié, pitié pour nous autres de Contis, aidez-nous à tuer Le Bécut !
– Haouu.
– Si, si, ayez pitié car il ne respecte personne. Il a dit « Même le vent ne m’attraperait pas si je veux. »
– Ho ! (la mère du vent gronda) haou. Va ! je te suis. »

Et lorsque le berger arriva, il lança les chiens de Contis qui se mirent à chercher dans la nuit, et le vent furieux se mit de la partie. Tout craquait, volait, tremblait, et les gens se tenaient effrayés.
« Ah il court plus vite que moi !… » Et le vent redoubla de violence.
Le lendemain, à l’aube, tout était bouleversé. Le marais où était le Bécut avait disparu. La mère du vent avait enseveli l’ogre malfaisant sous la dune de sable qui est notre Tuc du Bécut.
On félicita le vieux berger, lui demandant comment il avait fait ? Il répondit goguenard :
« L’orgueil enterre les gens. »

Voici donc comment disparut le Bécut de Contis, disparu sous le sable de la dune… Peut-être son corps s’y trouve-t-il encore aujourd’hui !

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A Castets aussi, c’est le péché d’orgueil qui a eut raison du géant à l’oeil unique. Un berger l’a provoqué, lui soutenant qu’il serait incapable de sauter dans l’eau de la Fontaine Vive. Voulait lui prouver le contraire, le Bécut s’y précipita et fut englouti à jamais dans les eaux du puits.

Celui de Sabres n’eut pas plus de chance et fut lui aussi vaincu par la ruse des landais :

Le Panturon du Bécut

Pas très loin d’ici dans la lande, du côté de Sabres, vivait un Bécut, grand, gros, barbu avec un oeil au milieu du front. Il était horrible. Comme son cousin de Contis, il mangeait de la viande fraîche. Mais plus intelligent, il faisait travailler des hommes et des femmes pour lui garder d’innombrables troupeaux de moutons. Il avait ainsi toujours de la chair fraîche : les agneaux en particulier, qu’il aimait bien faire rôtir lui-même. Aux bergers, il ne laissait que l’intérieur : tripes, foie, rate, poumons, et le bout des pattes nageant dans le sang.
Avec ces quatre éléments, cuits pauvrement dans de l’eau et revenus dans une coquelle, les vieilles landaises réussirent à faire une sauce exquise.
Un jour qu’il faisait rôtir son agneau, le Bécut eut un doute.
« Pourquoi Diable mes bergers sont-ils ravis quand je tue un agneau et veulent-ils le saigner eux-mêmes ? Allons voir ce qu’ils font ! »
Il les trouva tous la face enluminée : Mentoun lusen, bente counten (menton luisant, ventre content) marmonna-t-il, et aussitôt il prit la marmite pour goûter leur pitance. C’était une sauce noirâtre, grumeleuse, de piètre aspect mais qui embaumait. Il y goûta, la trouva à son goût et décida que désormais, il faudrait lui faire le panturon.
Qui furent attrapés ? Les bergers privés de leur sauce ! Aussi, résolurent-ils de se venger. Le jour de grande fête, où tous les Bécuts de la lande étaient réunis – sauf celui de Contis déjà enfoui sous la dune, et celui de Castets englouti par la fontaine vive – ils versèrent du poison dans la panturon. Tous les ogres moururent et, depuis, on ne voit plus de Bécuts dans la lande, mais il est resté un plat tout simple et très bon, le panturon.

La légende des Bécuts ne se limite pas aux Landes et l’on retrouve des récits similaires dans les Pyrénées, ainsi que chez nos voisins gersois.
Le collecteur de contes Jean-François Bladé nous a ainsi offert un récit différent ce ceux que l’on connait dans les Landes, dans lequel les Bécuts vivent « dans un pays sauvage et noir, dans un pays de hautes montagnes, où les gaves tombent de trois mille pieds ». Il faut marcher sept mois pour s’y rendre. Les Bécuts y élèvent de nombreux troupeaux de vaches et de moutons aux cornes d’or. Ils les élèvent pour leur viande mais n’ont que faire des cornes d’or qu’ils laissent tomber au sol. Et gare aux courageux qui voudraient les ramasser pour faire fortune ! Si un Bécut les attrape, il les fera rôtir vivants !
Le conte de Jean-François Bladé raconte ainsi comment un jeune homme et sa soeur se sont fait capturés alors qu’ils ramassaient des cornes d’or, et comment le garçon a charmé le géant grâce aux contes de son pays, parlant toute la nuit pour repousser le moment où l’ogre le ferait cuire… Le jeune homme finit par crever l’oeil du Bécut alors que celui-ci s’était endormi, afin de l’affaiblir et de pouvoir s’enfuir en s’enveloppant dans la peau d’un mouton que le cyclope venait de dépecer. Comme toujours le Bécut finit par être vaincu, et les deux jeunes gens réussissent à s’enfuir avec deux grands sacs remplis de cornes d’or qu’ils rapportèrent à leur mère.

Il est intéressant de voir que, dans cette version comme dans celle de Sabres, les Bécuts sont des créatures qui élèvent des troupeaux. Ce n’est pas sans rappeler la mythologie grecque ; Homère et Virgile nous rapportent que les Cyclopes sont des géants sauvages et anthropophages qui vivent en élevant des moutons.

Le plus célèbre de ces cyclope est Polyphème, le Cyclope qu’Ulysse et ses compagnons rencontrèrent dans le chant IX de l’Odyssée d’Homère. Et ce qui leur arriva dans l’antre de Polyphème nous rappelle curieusement le conte de Jean-François Bladé…
En effet, en explorant la terre sur laquelle ils avaient accosté, Ulysse et ses compagnons découvrirent un caverne remplie en abondance de nourriture, et ils décidèrent de se servir. Mais c’est dans l’antre de Polyphème qu’ils se trouvaient, et celui-ci les enferma dans la grotte et en dévora deux au passage. Afin de rendre Polyphème moins alerte, Ulysse lui donna une barrique d’un vin très fort. Une fois le géant endormi, Ulysse et ses hommes utilisèrent un pieu durci au feu et crevèrent l’œil du géant. Le lendemain matin, Ulysse accrocha ses hommes ainsi que lui-même sous les brebis de Polyphème. Ainsi, lorsque, comme à son habitude, le Cyclope sortit ses moutons pour les mener au pâturage, les hommes furent transportés hors de la caverne.

TIBALDI, Pellegrino - L'aveuglement de Polyph_meL’aveuglement de Polyphème, Pellegrino Tibaldi, 1554

Vous pouvez le constater, les deux histoires sont très similaires, et il est très probable que ce passage de l’Odyssée ait inspiré ce conte gascon rapporté par Bladé, adapté à la sauce locale avec un monstre bien de chez nous…
Une nouvelle preuve que les légendes n’ont pas de frontières, et que les mythes ne cessent de se croiser et de s’adapter !

Le métayer du Diable – ou La légende de l’Armagnac

Qui ne connait pas cette eau de vie délicieusement corsée qu’est l’armagnac ? Dans toute la Gascogne, et bien au-delà, sa réputation et son succès ne sont plus à faire ! Cette boisson est d’ailleurs tellement emblématique de notre belle région qu’elle a, elle aussi, donné naissance à une légende qui explique son origine…
Voici ce qu’elle raconte :

                       Il y avait une fois, entre Villeneuve-de-Marsan et Labastide-d’Armagnac, un riche paysan qui était mort sans enfants, comme un mécréant. Il alla en Enfer et le Diable hérita de sa terre. Satan chercha un métayer pour partager les produits, mais personne ne voulait travailler pour lui, même sous l’aspect le plus favorable. Enfin, un garçon se présenta, et il plut à Lucifer.

« Mon cher ami, voici les conditions : moitié, moitié. »
Et comme il venait de voir un magnifique champ de blé avoisinant, il ajouta :
« Je prends tout ce qui dépasse du sol, toi tout ce qui est dans le sol.
-Entendu, maître. »

Notre métayer rentra chez lui et planta des raves, des navets, des carottes, des poireaux. Les champs étaient verts éblouissants. Lorsque le Diable revint chercher sa récolte, il était gai, entouré d’une nuée de petits diablotins qui tiraient des charrettes grinçantes.
Il ne put emporter que des feuilles sans valeur, et il entra dans une grande colère.

« Cette fois-ci, changeons les conditions. Tu as le dessus et moi le dessous.
– Entendu, maître. »

Et notre homme sema blé, seigle, avoine. Lorsque le Diable revint, il admira en passant les vertes frondaisons de Perquie et la magnifique silhouette du château de Ravignan, gai comme un pinson de l’Enfer, et il fut ravi de l’apparence merveilleuse de la récolte. Encore mieux vu d’en bas que d’en haut, mais pour sa part, il ne trouva que des racines racornies. Sa colère fut encore plus grande. Tout trembla alentour. A grands renforts de jurons, il traita notre homme de voleur.

« Maître, maître, c’est vous qui avez choisi ! Choisissez encore!
– Tout !
– Laissez-moi vivre ! Voulez-vous tout ce qui pointe vers le ciel et tout ce qui pointe dans la terre ?
– D’accord ! Si tu réussis encore à me tromper, tu auras la terre, mais gare à toi ! »

Peu rassuré, notre métayer rentra chez lui et planta de la vigne qu’il fit pousser au maximum. Le Diable venait surveiller les travaux, et il n’admirait plus l’aspect changeant du Tursan et du Gabardan, la riche campagne aux bosquets giboyeux, les vallons aux sources vives, rien ne l’intéressait, la récolte avant tout. Il voyait pointer les feuilles vertes : « Elles seront pour moi ! » se disait-il en les mesurant avec sa queue. Il alla jusqu’à mettre son doigt crochu dans les racines : « Belles racines, marmonna-t-il, pour moi aussi ! »
Juin arriva.
« Trop tôt, maître ! dit son métayer, et juillet et août aussi. »

En septembre les feuilles se raréfièrent, certaines même jaunirent. Le Diable s’impatientait fort. En octobre, notre homme se déclara satisfait, et il vendangea car, dit-il à Lucifer :
« Les feuilles pointent et les racines aussi, prenez-les, moi je ne prends que ces pauvres grappes qui pendent !
-Voleur, pendard ! » Le Diable fou de colère jurait comme il savait le faire : « Tu as gagné bandit, mais tu n’en profiteras pas. Le vin de ces vignes et de celles alentours ne vaudra rien à boire ! »

Notre métayer avait sa terre mais était bien ennuyé. Qu’allait-il faire de son vin ? Il alla voir son vieux curé pour lui conter son histoire.

« Tu as été bien imprudent mon ami, tout ce qui vient du Diable doit être brûlé. Brûle ton vin en priant Saint-Vincent. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Il porta son vin à distiller. La flamme bleue de l’alambic, avec les cuivres mordorés, le faisaient frissonner. Était-ce déjà l’Enfer ? Le vin bouillonnait, des vapeurs s’échappaient de l’appareil compliqué, le bouilleur de cru s’affairait. Les premières gouttes arrivèrent.

« C’est du feu, Diou Biban ! » s’écria notre homme.
Et le brave curé d’ajouter :
« Brûle, brûle, nous verrons bien. »

Enfin la nouvelle eau-de-vie sortit, limpide et corsée. On la mit dans un fût de chêne de la forêt de Saint-Vincent. Bien vite, elle prit sa belle teinte ambrée et son parfum de violette embauma tout le quartier. Vous avez tous reconnu l’armagnac !
Aussi, lorsqu’au fond d’un verre vénérable vous dégusterez ce nectar, souvenez-vous du pauvre Diable de Villeneuve et de son métayer gascon.

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Vendange d’eau de vie d’armagnac, gravure, 1855

Voici donc comment l’armagnac a vu le jour ! Un vin brûlé car il avait été maudit par le Diable… Mais un Diable pas bien malin il faut le dire, qui se laisse berner très facilement par ce jeune garçon rusé. Et ce n’est pas le seul conte dans lequel on nous dépeint le Diable comme étant un personnage, certes effrayant, mais manquant d’intelligence, et souvent ridiculisé par les hommes qui s’avèrent plus malin que lui… De nombreux contes traitant du Diable le montrent ainsi, par exemple celui que je vous ai partagé le mois dernier, Le Seigneur de Poyaller, dans lequel le Diable, qui avait fait un pacte avec un seigneur cupide, se retrouve finalement bien aisément évincé lorsque le seigneur se contente de lui lancer des coques de noix vides durant le banquet final. Il semble que dans les contes populaires, un minimum de ruse (et un minimum d’aide de la part de l’Eglise et du Bon Dieu, toujours) suffise à contrer les volontés sataniques.

C’est une chose qui m’a plutôt étonnée à la lecture de ces histoires, car elles contrastent avec la façon dont les ouvrages historiques parlent de la perception du Diable par le peuple à cette époque-là. Dans le coeur et l’esprit de la population, le Diable était un être dangereux, manipulateur, fourbe et puissant, bien loin de cette image de diablotin un peu ridicule.
Voici par exemple ce que disait un historien de la fin du XIXème siècle :

La véritable aristocratie au XVIIème siècle, la plus redoutée et la plus enveloppante, est celle de Satan. [Même] le Roi Soleil s’efface devant le Prince des Ténèbres. Le Diable a son culte, ses prophètes, ses adorateurs, ses historiographes, des lieutenants et des apôtres dignes de lui. Il dispute au ciel ses prêtres, son encens et ses autels. Il fait des prodiges, commande aux éléments, dispose de la santé, de la fortune, de la vie des hommes, fait tous les jours de nouvelles recrues, et de nouvelles victimes. Il épouvante ses amis, ses ennemis, et ses juges ; se moque de la torture, des bûchers, des hécatombes, passe à travers le feu, les malédictions, les exorcismes, sans être jamais vaincu ; il lutte même victorieusement contre Dieu.
Frédéric Delacroix, Les Procès en sorcellerie au XVIIème siècle, Paris, 1896

Satan était donc perçu comme un être dont la puissance concurrençait celle de Dieu lui-même…! D’où mon étonnement à le voir décrit comme une créature si faible dans les contes populaires.

Peut-être la population se rassurait-elle en se racontant des histoires dans lesquelles ils pouvaient se moquer du Diable, et ainsi combattre leurs peurs ? Ou peut-être que l’Eglise, qui comme toujours est très présente dans chacune de ces histoires, voulait ainsi ancrer dans l’inconscient collectif le fait que, tant que l’on s’en remettrait à elle, le Diable resterait toujours impuissant…