Pierre de Lancre, le chasseur de sorcières

Les légendes de sorcières sont nombreuses dans les Landes, mais comme partout en Europe, elles reposent en réalité sur des faits avérés qui se sont déroulés entre le XVème et le XVIIIème siècle : les chasses aux sorcières. Et dans le Sud-Ouest, principalement au Pays Basque et Chalosse, un nom a particulièrement fait trembler la population ; celui de Pierre de Lancre.

Né à Bordeaux en 1553, ce docteur en droit devenu conseiller au Parlement de Bordeaux a reçu une éducation religieuse stricte et s’est formé en théologie et démonologie. Sa dévotion tirait vers le fanatisme et, nourri de ces cultures ecclésiastiques et magiques, il croyait en la réalité de la sorcellerie et de ses maléfices, sur lesquelles il prétendait tout savoir. Certains le qualifièrent d’illuminé et de superstitieux, mais en ce début du XVIIème siècle, ce fut lui que le roi Henri IV désigna comme le plus à même de mener à bien une mission : libérer le Labourd qui était « infesté de sorcières », selon les plaintes des seigneurs d’Amou et d’Urtubie.

Sa mission débuta en juillet 1609 à Bayonne dans le Pays Basque, où ceux qu’il qualifiait de « sorciers et sorcières » étaient en réalité tous ceux qui ne correspondaient pas à la norme catholique, notamment les juifs et musulmans expulsés d’Espagne et du Portugal. Mais ce sont surtout les femmes qui sont sa cible privilégiée ; dans ces villes où les hommes, marins pour la grande majorité, sont absents une grande partie de l’année, les femmes se retrouvent seules, ce qui constitue déjà une « anomalie » pour De Lancre. Devant ces femmes trop libres, leurs veillées, leurs mœurs, leurs chants dans une langue qu’il ne comprend guère, il ne laisse plus place au doute : la région est bien infestée de sorcières !

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La persécution commence alors, les dénonciations et les arrestations s’enchaînent, et de nombreuses femmes se retrouvent enfermées, torturées et brûlées. Durant les quatre mois que dura cette mission, de juillet à novembre 1609, la légende rapporte que le nombre de victimes exécutées s’élèverait entre 300 et 600 personnes, parmi lesquelles des femmes, des enfants, et des prêtres. Mais certaines études semblent décrier ce lourd bilan, estimant que le nombre d’exécutions ne dépasse pas les 80 victimes, ce qui semble déjà colossal, en l’espace de quelques mois…

Et sa chasse aux sorcières ne se limite pas au Pays Basque ; il poursuit ses victimes jusque dans le sud des Landes.

On sait ou on ne sait pas que les sorciers des Landes sont les plus renommés de la Gascogne, et que le fameux Pierre de Lancre affirmait en 1609 que Satan avait « fait sauter à grandes volées, et en pleine liberté le sabbat, et placé son trône en une infinité de lieux de nos déserts et Landes de Bordeaux ».
Abbé Vincent Foix, Glossaire de la sorcellerie landaise, in Revue de Gascogne, 45ème année, tome IV, Auch, 1904

A Tartas, il condamna au bûcher la « fameuse Marissane », une sorcière bien connue dans la région, qui aurait initié plusieurs personnes au Sabbat. Une autre jeune femme arrêtée pour sorcellerie, nommée Marie de Larralbe, a ainsi accusé Marissane de l’avoir initiée à cette cérémonie démoniaque à l’âge de 18 ans, et expliqua dans sa déposition le pouvoir que le Diable exerçait sur elles :

J’y allais comme à la noce, non pas tant par la liberté et licence qu’on y a, mais parce que Satan tenait tellement liés nos cœurs et nos volontés qu’à peine y laissait-il entrer nul autre désir.

Comme de nombreuses sorcières, Marissane aurait eu la faculté de se rendre au Sabbat par la voie des airs, entraînant ses jeunes recrues avec elle.

 …de même, la fameuse Marissane de Tartas n’employa ni graisse ni onguent pour transporter dans les airs le jeune Christoval de Lagarde, lequel vola si haut et si loin qu’il ne pût reconnaître le lieu du Sabbat.
Revue de Gascogne, bulletin bimestriel de la Société Historique de Gascogne

Les aveux s’enchaînent, plus invraisemblables les uns que les autres, le plus souvent arrachés sous la torture. On note avec force détails le déroulement des Sabbats (sujet qui obsède tout particulièrement De Lancre et auquel il accordera beaucoup d’attention dans ses futurs ouvrages), les accouplements avec le démon, la rencontre avec « le bouc » et le baiser donné sous sa queue, les préparations de poisons et d’onguents, les pactes passés avec le Diable, les messes et rites religieux effectués « à l’envers » et les danses effrénées… Et on dénonce à tour de bras des voisines, des sœurs, des mères, des filles… Le Diable est partout, et la dévotion au démon s’est répandue dans toute la lande.
On peut s’interroger sur la raison, outre les souffrances de la torture qui sont venues à bout de beaucoup d’entre elles, pour laquelle ces femmes ont souvent coopéré, et offert des témoignages qui nous semblent aujourd’hui bien rocambolesques. Cette citation apporte à mon sens un début de réponse intéressante, en plus de nous en apprendre encore davantage sur le personnage de Pierre de Lancre et sa cruelle vanité :

C’est que, dans un si grand nombre de sorcières, que le juge ne peut brûler toutes, la plupart sentent finement qu’il sera indulgent pour celles qui entreront le mieux dans sa pensée et dans sa passion. Quelle passion ? D’abord une passion populaire, l’amour du merveilleux horrible, le plaisir d’avoir peur, et aussi, s’il faut le dire, l’amusement des choses indécentes. Ajoutez une affaire de vanité : plus ces femmes habiles montrent le diable terrible et furieux, plus le juge est flatté de dompter un tel adversaire. Il se drape dans sa victoire, trône dans sa sottise, triomphe de ce fou bavardage.
J. Français, L’Eglise et la Sorcellerie, préavis historique, suivi des documents officiels des textes principaux et d’un procès inédit, Paris, 1910

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Mais comment Pierre de Lancre s’y prenait-il pour débusquer les sorcières ?

Il se trouve qu’à cette époque-là, une étrange épidémie s’était répandue dans les Landes, que l’on appelait le « mal de Layra », ou le mal d’aboiement. Cette maladie convulsive faisait pousser des cris semblables à ceux des chiens aux malades, qui se convulsaient à terre et semblaient ramper comme des bêtes. Ce mal impressionnait beaucoup, et ne pouvait avoir qu’une origine démoniaque… Aussi, dès qu’un malade se mettait à avoir une crise, on accourait pour regarder qui était passé près de la victime, car c’était sans doute lui, ou plus souvent elle, qui lui avait jeté un sort. De Lancre accordait une grande attention à ce phénomène, et voici ce qu’il disait au cours d’un procès concernant le village d’Amou :

C’est chose monstrueuse de voir parfois à l’église en cette petite paroisse d’Amou plus de quarante personnes, lesquelles tout à la fois aboient comme chiens, faisant dans la maison de Dieu un concert et une musique si déplaisante qu’on ne peut même demeurer en prière : ils aboient comme les chiens font la nuit, lorsque la lune est en son plein. Cette musique se renouvelle à l’entrée de chaque sorcière qui a donné parfois ce mal à plusieurs.

Ainsi on pointait du doigt et on enfermait la malheureuse qui était entrée dans l’église au mauvais moment, et qui se retrouvait contrainte d’avouer ses méfaits sous la torture. L’une d’elles, Françoise Boquiron, avoue ainsi s’être trouvée au Sabbat lorsque la décision commune a été prise de « donner ce mal ».

Mais outre ces accusations du mal donné, ou les dénonciations entre accusées, De Lancre avait un autre moyen infaillible de dénicher les sorcières : repérer la marque du Diable. Et Françoise Boquiron portait justement cette marque sur l’épaule gauche, preuve irréfutable de sa culpabilité.
Cette marque est l’endroit où le Diable a posé son doigt au moment où le pacte a été scellé, et se trouve sur un endroit du corps secret et insensible. Pour les repérer, De Lancre savait s’entourer. Il fut ainsi secondé un temps d’un chirurgien de Bayonne spécialisé dans cette recherche. Pour trouver la marque, il rasait tout le corps de l’accusée, et enfonçait ensuite des aiguilles dans les endroits suspectés, jusqu’à trouver celui qui resterait insensible. Puis ce fut au tour d’une jeune fille de 17 ans, une repentie qui avait confessé s’être rendue au Sabbat à plusieurs reprises, et qui pouvait ainsi sans mal déceler la marque du Diable dans « les parties très secrètes » des femmes.

Mais les cruelles persécutions de Pierre de Lancre ne pouvaient rester sans conséquences, et s’est ainsi qu’une nuit de septembre 1609, les sorcières et le Diable lui-même décidèrent de riposter, et s’attaquèrent à De Lancre et au seigneur d’Amou.

Le Diable et sa troupe se seraient introduits dans le secret de la nuit jusque dans les appartements particuliers de De Lancre. Le Diable n’osa pas entrer dans la chambre et s’arrêta sur le pas de la porte après l’avoir ouverte à sa troupe. Ils y demeurèrent de 11 heure jusqu’à 1h30 du matin. Trois sorcières se seraient mises sous les rideaux, et essayèrent d’empoisonner de Lancre, tandis que d’autres réservaient un sort semblable au Seigneur d’Amou dans son château. Pourtant, ni l’un ni l’autre « n’en sentirent jamais rien », et n’eurent conscience des faits qu’en tirant après coup, sous la torture comme on peut l’imaginer, des aveux aux sorcières qui furent prétendument les témoins de ces faits.

Et d’autant que plusieurs sorcières se plaignaient au sabbat de ce que nous les condamnions à êtres brûlées, et que le diable ne les pouvait bonnement asseurer, encore qu’il leur fit entendre, les faisant passer par quelque feu artificiel sans douleur, que celui de la justice ne les offenserait non plus, il leur disait qu’il nous ferait brûler nous-mêmes.
Pierre de Lancre, Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons, Paris, 1612

Il est surprenant cependant de constater que personne n’a semblé s’étonner du fait que, malgré ce qui semblait être une attaque planifiée et bien organisée, Pierre de Lancre et le Seigneur d’Amou s’en soient tirés vivants et indemnes. Il me semble pourtant que, si le Diable et les sorcières d’Amou avaient réellement décidé de s’en prendre à eux, ils ne s’en seraient pas tirés à si bon compte…

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A la suite de sa mission dans les Landes et le Pays Basque, il revint à Bordeaux et publia en 1620 « Le tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons », dans lequel il abordera largement la question des sorciers et de la sorcellerie dans le Labourd. Puis il deviendra conseiller du Roi, membre du Conseil d’Etat, avant de mourir en 1631, à l’âge de 78 ans.

Voici donc un aperçu de la chasse aux sorcières orchestrée par Pierre de Lancre, homme dont l’orgueil, le goût du fantastique morbide et le sadisme en font un personnage digne de légende, persuadé comme il l’était de la réalité de la sorcellerie, de l’existence de Satan et de sa présence sur tout le territoire… On peut facilement imaginer que les aveux et témoignages qu’il a recueillis, les moyens mis en place pour parvenir à ses fins, et les descriptions qu’il a lui même faites des sorcières, de leurs moeurs et des Sabbats, ont largement contribué à l’apparition de contes et légendes tels que La Barque aux Sorcières ou Le Tuc des Sorcières, et au mythe de la sorcière dans le Sud-Ouest tel qu’il nous est parvenu…

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