Le Tuc des Sorcières

Aujourd’hui je vous emmène du côté de Mimizan, petite ville côtière dans laquelle est née une troublante histoire de sorcellerie qui serait à l’origine de l’apparition des dunes et de la construction du clocher… Une légende qui mêle une fois de plus faits historiques, croyances populaires et éléments merveilleux.

Voici ce qu’elle raconte :

              C’est l’histoire d’un homme et d’une femme bien pauvres qui vivaient dans un petit village de pêcheurs. Les traits tirés par l’inquiétude, ils étaient tous les deux penchés sur le berceau de leur bébé, dont la santé se dégradait jour après jour. Devant cet enfant souffreteux au visage émacié, qui grelottait sans cesse, la femme se lamentait qu’on lui avait certainement jeté un sort. Sans écouter les protestations de son mari qui n’y croyait pas, elle s’en alla trouver le père abbé au monastère.

Le bourg était groupé auprès du quai, sur le courant. A une centaine de mètres se dressaient les murs du monastère avec la grande église et son magnifique porche aux statues multicolores. La jeune femme sonna à la cloche des visiteurs, et le frère portier vint ouvrir. Devant le désespoir de la femme, il alla chercher le père abbé, qui accepta de la suivre jusqu’à chez elle, pour au moins ne pas laisser mourir l’enfant sans la bénédiction de Dieu.

Arrivé près du bébé, le père abbé le bénit, et aussitôt les gémissements cessèrent.
– Donnez lui à manger, mais dans vos bras, ordonna le moine.

Il saisit le berceau qu’il renversa sur le sol battu. Prenant la couette, il la déchira. Les plumes s’étalèrent en voletant, et chose curieuse, il y en avait assemblées en fleurs, en étoiles, en demi-lunes, en croix, et même une très grande couronne, presque fermée.
– Vade retro Satanas, murmura l’abbé.

Se levant, il alla à la porte. Devant lui, la bourgade vivait intensément. Il vit des filles passer, débraillées, aux bras de marins enivrés. Un enfant passa en courant et cracha à ses pieds en blasphémant ; non loin de là, deux femmes ricanaient.
– Mon Dieu ! gémit l’abbé. Le bourg est infesté de sorcières !
Puis il se reprit :
– Mes enfants venez avec moi, amenez vos hardes et laissez ce berceau.

Rentré au monastère, il s’occupa du bébé et des parents, qu’il installa à l’hôtellerie.

– Mes enfants, je vais prier Dieu pour votre bébé, il sera sauvé, j’espère. Demain je vous trouverai un logement sur notre domaine.

Il alla ensuite réunir tous les moines et ils se mirent à prier toute la nuit pour ce petit être si chétif, pour le libérer de l’emprise maléfique de toutes ces sorcelleries. La nuit était tombée, sous les voûtes romanes, les voix psalmodiaient à la lueur fuligineuse des cierges. Le vent soufflait par rafales et la mer grondait. Soudain la tempête se déchaina dans un fracas étourdissant.
– Priez mes frères, priez !
Les jeunes pères tremblaient, les éclairs illuminaient la nef et les flammes des cierges vacillaient.

Le matin arriva enfin. La communauté était harassée mais avait obéi.
Dehors, une montagne de sable recouvrait désormais complètement le port, et bloquait l’accès à la mer.
– Dieu a exaucé mes prières, le bébé est sauvé et tous ces sorciers et sorcières ont disparu, mais il faut quand même penser aux marins…
Il fit construire une haute tour qui engloba le magnifique porche, et c’est de cette tour qu’est né le dicton : «  Que Dieu nous préserve du chant de la Sirène, de la queue de la baleine, et du clocher de Mimizan », car lorsqu’ils voyaient le clocher apparaitre derrière les dunes, les marins savaient que le naufrage était inévitable.

Le Diable ne se tint pas pour battu : sur la grande dune qui dominait dorénavant le monastère, il fit danser les sorcières pour faire enrager les moines.
Il n’y a plus de moines, seules les admirables statues gothiques montent la garde à l’intérieur de la tour clocher. Mais, par les nuits sans lune, si vous entendez des petits cris et des craquements dans le vent de la mer qui siffle… Vite, rentrez chez vous, les sorcières causent sur le tuc.
Attention aux sorts, les plumes volent.

Retrouvez ce conte en intégralité dans Les Contes et Légendes des Landes, de Jean Peyresblanques

Clocher porche de Mimizan

Cette croyance populaire, selon laquelle les sorcières utilisaient les plumes des paillasses, coussins ou traversins, pour jeter des sorts aux braves gens, était très répandue dans les Landes. Il existait même des consignes précises sur la manière de se libérer de la malédiction, ou de prévenir son arrivée ; lorsqu’on s’apercevait qu’une personne devenait malade sans raison et passait de plus en plus de temps au lit, on s’empressait d’ouvrir les lits de plumes pour y trouver ces objets maléfiques, qu’il fallait faire brûler à minuit, à l’entrecroisement de quatre chemins. Une fois ce rituel accompli, on guérissait tout de suite après ! Et pour se protéger de ces sorts malveillants, il était possible d’introduire dans les oreillers, traversins ou couettes des branches de buis et de laurier bénis le jour des Rameaux, des tranches de gâteaux de Noël, des débris de cierge pascal et des branches de fenouil. Ainsi, on était protégé des intentions maléfiques de sorcières qui ne pouvaient plus nous atteindre.

Ces pratiques populaires que l’on pourrait qualifier de magiques ont perduré jusqu’au XXème siècle ; une histoire similaire à celle de Mimizan s’est en effet produite à Soorts-Hossegor vers 1937 :
Une jeune femme nommée Jeanne souffrait de migraines quotidiennes, qui devenaient de plus en plus fortes chaque jour, si bien que la lumière même du soleil la faisait souffrir. Elle se repliait vers l’obscurité. Sa sœur connaissait une femme qui « travaillait sur la sorcellerie », et la fit venir auprès de Jeanne. Au fur et à mesure qu’elles approchaient de la maison, la dame sentit ses pieds se tordre, et à peine arrivée sur le seuil de la chambre de Jeanne, elle eut un mouvement de recul. « Il y a quelque chose ici, vous dormez dans la plume ? » Elle lui ordonna alors de défaire le traversin, qui était effectivement en plumes, et de voir ce qu’elle y trouvait. En tremblant, Jeanne découvrit une croix de plumes bien travaillée et impossible à défaire, ainsi qu’une couronne inachevée. Dès que Jeanne eut brûlé le tout, à minuit, à l’entrecroisement de quatre chemins, comme indiqué par la dame, elle fut guérie, et la vie reprit son cours.

Il y a en réalité une explication toute simple à ce phénomène d’objets en plumes :

Le liquide visqueux qui s’exhale des tuyaux de plumes agglutinent celles-ci entre elles, et par la malaxation quotidienne des ménagères, il ne tarde pas à se produire des formes bizarres que la crédulité du peuple assimile à des êtres vivants ou des objets usuels.
Docteur Charles Lavielle, « Essai sur les erreurs populaires relatives à la médecine », Bulletin de la Société de Borda, 6ème année, Dax, 1881

Je l’avais déjà mentionné dans un précédent article, la sorcellerie en ce temps-là faisait partie de la réalité de la vie quotidienne, et il n’est donc pas étonnant que l’on ait attribué aux sorcières la fabrication de ces objets maléfiques. Quant aux guérisons miraculeuses, ma foi, il me semble qu’il ne faut pas sous-estimer l’effet placebo !

Mais pour la population de cette époque, ainsi qu’on peut le voir dans ce conte, il n’y a souvent qu’un remède aux attaques des sorcières : faire appel à l’Eglise, et aux prêtres, qui endossent à ces occasions le rôle de guérisseurs, voire même de bons sorciers. Il y a là un paradoxe intéressant, car même si l’Eglise condamnait les pratiques magiques et la sorcellerie avec fermeté, le prêtre occupait au sein des communautés un statut équivoque : en le considérant comme seule réponse possible à la sorcellerie, le peuple attribuait au prêtre des pouvoirs magiques, et le hissait au rang d’adversaire personnel des sorcières. C’est ainsi qu’on trouve dans le Sud-Ouest jusqu’au XVIIIème siècle un certain nombre de « prêtres-sorciers », qui devenaient les protecteurs des biens et des hommes, répondant au besoin d’éloigner les sorts et les malédictions qu’exprimaient les fidèles. On accordait à certains prêtres le pouvoir de détourner la grêle, de guérir du « maudat », le mal donné par les sorcières, de retrouver des choses perdues, d’exorciser les démons et bien d’autres choses encore.

Le rôle de l’Eglise a longtemps été ambigü, puisque malgré sa prudence, elle accréditait ce qu’elle prétendait interdire. Il fut bien difficile, voire impossible, de tracer une limite exacte entre religion et superstition… L’Eglise tenta d’atténuer ces superstitions populaires religieuses, qui furent qualifiées d’hérésie, probablement en raison de l’écho qu’elles faisaient à de lointaines pratiques magiques païennes ; le peuple avait en effet introduit le christianisme dans ses pratiques populaires héritées du paganisme, dénaturant ainsi la pratique religieuse chrétienne en y intégrant des superstitions païennes tenaces. Mais malgré ses difficultés à éradiquer ces pratiques, l’Eglise intensifia peu à peu ses efforts car, avec l’arrivée du Siècle des Lumières et de la raison, les superstitions n’étaient plus de mise, et la religion devait revêtir un nouveau visage. Mais dans les campagnes, la relation magique entre le prêtre et les fidèles était très importante pour le peuple, et fut bien difficile à faire oublier.

Une réflexion sur “Le Tuc des Sorcières

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