Au bûcher !

Chacun sait que depuis le Moyen-Âge, et jusqu’à l’aube du Siècle des Lumières, la France, l’Europe, et les Etats-Unis ont été le théâtre d’une répression à grande échelle qui a fait un grand nombre d’innocentes victimes : les chasses aux sorcières.

Je vous en ai déjà un peu parlé dans l’article sur Pierre de Lancre, le chasseur de sorcières qui a sévi dans le sud-ouest au début du XVIIème siècle et qui marque l’apothéose de la paranoïa autour de la sorcellerie dans notre région.

Le schéma est souvent le même ; une femme est accusée de sorcellerie par le voisinage, ou parfois même par sa propre famille, car elle aurait donné une maladie, fait mourir un nourrisson, déclenché une tempête… La sorcière était toujours la cible idéale pour justifier n’importe quel malheur inexplicable. Elle était alors arrêtée, emprisonnée, et torturée.
Sous les effets de la torture, il était inévitable que la pauvre femme finisse par avouer toutes sortes de méfaits, son initiation à la sorcellerie, sa participation aux sabbats, et bien sûr les sorts jetés sur le voisinage. La sentence ne se faisait alors pas attendre ; exil, fouet, ou encore la mise à mort. Le bûcher était alors le moyen d’exécution le plus souvent réservé aux sorcières, car on considérait que par le feu, le mal serait purgé, purifié.

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Les archives nous dévoilent ainsi des confessions à peine croyables de prétendues sorcières, leurs descriptions minutieusement détaillées des sabbats et de leur rencontre avec le Diable, parfois même les recettes de leurs onguents et de leurs poudres magiques.
Une fois leurs aveux recueillis, il était bien impossible de revenir dessus. Certaines essayèrent malgré tout, toujours en vain.

Ainsi en 1466, à Magescq, deux femmes furent condamnées au bûcher : Jehanette de Odest, et Antonine du Morar. Cette dernière, sur le chemin du supplice, manifesta un sursaut de révolte. Revenant sur ses aveux, réclamant justice, elle déclara qu’elle déchargeait sa conscience de ce péché de mensonge, et qu’elle en chargeait celle de ses juges. Mais il était trop tard pour revenir en arrière, la foule attendait son spectacle, et les sorcières furent brûlées.

Il était fort rare qu’une prétendue sorcière soit finalement reconnue innocente. Et quand elle l’était, c’était souvent trop tard.

Quelques-unes de ces histoires de miraculées nous sont parvenues, et la première me semble appartenir bien plus au domaine de la légende que du véritable fait historique :

Cette histoire serait la mention la plus ancienne d’une condamnation au bûcher pour sorcellerie dans notre région. C’était aux alentours de l’année 1100, à Saint-Sever, quelques jours après la Pentecôte.

Une foule d’environ vingt mille personnes s’est rassemblée pour assister à l’exécution d’une Lombarde que l’on amène nue, devant le bûcher qui lui est destiné. L’accusation est accablante : depuis quelques temps, une mystérieuse épidémie ravage la région, n’épargnant aucune famille. Hommes, femmes, enfants meurent subitement, et nombreux sont ceux qui perdent parents ou amis. Qui, le premier, a désigné comme responsable cette étrangère qui vit, de son propre aveu, « dans la négligence et le péché » ? Nul ne le sait et ne le saura jamais.
La diffamation se répand dès lors très rapidement. C’est cette femme la responsable, c’est elle qui a empoisonné tout le pays, c’est elle la sorcière. On l’arrête, on l’enchaîne, on la jette au fond d’un cachot et, sans atermoyer, on la condamne au bûcher. Nul besoin de magistrats, nul besoin de textes de droit. Le peuple dicte sa sentence et prépare avec frénésie le supplice suprême. Mais alors que les premières flammes s’élèvent, un adolescent, peiné du spectacle de cette femme dénudée, lui jette la maigre tunique qui le couvre. Renforcée par ce geste dans sa foi en la justice divine, la condamnée s’adresse à la bienheureuse Vierge de Rocamadour : la fournaise s’apaise, les flammes diminuent, et la Lombarde traverse le bûcher sans subir aucune brûlure ni même sentir la moindre chaleur. Miracle ! La Vierge n’a pas voulu que s’accomplisse la justice expéditive des hommes. On allait brûler une innocente.

François BORDES, Sorciers et sorcières, p17

Malgré le côté légendaire de ce récit, l’histoire de la Lombarde résume malgré tout assez bien la mentalité des populations pendant les chasses aux sorcières : les malheurs étaient toujours le fait d’une intervention maléfique et, pour s’en délivrer, il fallait trouver et éliminer le responsable… La sorcière.
Et si ce texte se place au début du XIIème siècle, ce n’est finalement que plus tard, à partir du XVème siècle, que la persécution de ces dites sorcières prendra réellement son essor.

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C’est durant ce XVème siècle que ce situe une autre histoire de sorcière innocentée… Celle-ci bien trop tard, malheureusement.

Alors qu’à cette époque le territoire est occupé par les Anglais, le seigneur Archambaud de Caupenne fit brûler par deux fois des sorcières dans le petit village d’Amou (village qui, nous l’avions vu, sera plus tard considéré par Pierre de Lancre comme un véritable nid de sorcières). Le premier bûcher fit huit victimes, le second en fit trois.
Et parmi ces victimes il y en avait une, nommée Domenge de Casalhot, qui rendit son dernier souffle en prison, quelques jours avant l’exécution de la sentence. Mais l’on considérait malgré tout que son corps devait être brûlé ; sans la purification par le feu, la sorcellerie de cette femme aurait pu continuer d’exercer ses méfaits, même après sa mort. Alors on enferma son corps dans un tonneau, que l’on plaça au milieu du bûcher, entre les deux autres condamnées.
Mais là, à la grande surprise de la foule, « miraculeusement, on ne sait comment, il fut impossible de brûler la dite sorcière, laquelle avait pour nom Domenge de Calashot ».
Son corps resta intact, résistant au brasier, comme la preuve suprême de son innocence.

Ce second récit, qui se trouve dans les archives et qui mentionne des noms et dates, semble réellement faire partie de l’Histoire. Elle est pourtant teintée d’une part de mystère qui, en raison de la superstition des hommes à l’époque, ne trouve pas d’explication dans les archives ; l’intervention divine, la survenue d’un miracle, leur suffisait amplement. Il est donc presque impossible aujourd’hui de savoir ce qui s’est réellement passé, pourquoi le corps de cette femme n’a pas brûlé…
Et s’il existe une explication rationnelle à cet histoire miraculeuse, on peut aussi se plaire à la laisser du côté de la légende, comme souvent avec les histoires de sorcières, ou l’imaginaire n’est finalement jamais loin de l’Histoire.

Quoiqu’il en soit, les cas de sorcières innocentées jusqu’au XVIIème siècle sont très rares, et il faudra attendre la rationalisation des esprits à la veille des Lumières pour que la balance s’inverse ; si les accusations de sorcellerie étaient toujours aussi nombreuses, les superstitions étant difficiles à enrayer dans les milieux ruraux, on trouve en revanche à cette époque de plus en plus de procès en diffamation, et de moins en moins de procès en sorcellerie.
Peu à peu, les bûchers se sont éteints, mais pendant bien longtemps encore, jusqu’à notre XXIème siècle, les superstitions, les peurs, la fascination envers la sorcellerie ont persisté. La figure de la sorcière a accompagné notre inconscient collectif depuis la nuit des temps et est encore aujourd’hui, et pour longtemps, profondément ancré dans notre imaginaire.

WITCHES OVER TOWN

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