Le Roi Artus (et autres histoires de chasseurs)

Avec l’automne arrive la saison de la chasse, et dans les Landes, que l’on aime cette pratique ou non, qu’on la soutienne ou la critique, il s’agit bien sûr d’une tradition de longue date, une coutume bien ancrée qui rassemble aujourd’hui encore de nombreux adeptes.

La chasse, les chasseurs et leurs proies s’invitent alors parfois, vous vous en doutez, dans les contes landais, et c’est de cela que nous allons parler aujourd’hui.

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L’histoire de chasseur la plus connue est sans conteste celle du Roi Artus, un personnage de légende bien connu dans les Landes. Il s’agissait d’un roi au courage émérite, mais dont le seul défaut, aux yeux des landais, était sa passion démesurée pour la chasse. Il chassait si souvent qu’un jour, il eut même l’audace de préférer la chasse à son devoir religieux, et Dieu le punit et le maudit pour cela.

Voici ce que nous dit le Dr Jean Peyresblanques sur ce roi légendaire :

Artus était un roi passionné de chasse. Il ne vivait que pour la chasse et était toujours armé de pied en cap, où qu’il aille, suivi de ses valets et de ses chiens. On l’appelait le roi chasseur, ou le roi noir (lou rey neugue), car il était toujours sanglé dans un costume noir.
Un jour de Pâques, il assistait à la messe avec ses gens. Sa meute était restée à la porte de l’église. Soudain, au moment de la consécration, il entendit aboyer, puis le chœur des chiens enfla dans l’église à la porte ouverte. Les aboiements résonnèrent, formidables. D’un bond, le roi Artus se précipita vers la sortie pour aller débouter le sanglier. Le prêtre, surpris, s’était retourné et voyant partir le roi, il s’écria :
« Chasse, chasse, roi impie, que seul le jugement dernier te délivre ! »
Un grand vent s’éleva et un tourbillon emporta dans les airs le roi et toute sa suite, valets, piqueurs, chevaux, chiens, qui partirent à grand-trompes, dans une galopade insensée. Depuis, le roi Artus chasse sans trêve ni repos. Dans les longues nuits d’hiver, il vous est arrivé d’entendre de lugubres et lointains sons de trompe, dans le gémissement d’un vent au rythme du galop. C’était lui. Les vieux vous diront qu’on l’a vu parfois, tout noir sur son cheval maigre, en tête, avec son épieu et ses cheveux hirsutes. Hagard, il cherche à atteindre la proie que ses chiens efflanqués et féroces ont levée. Aussi acharnés que lui, ses valets le suivent à grands coups de trompe. Mais pas un cri, pas un aboiement, seuls la trompe et ce bruit de galop effréné. Tous les sept ans, il lève une mouche, la « mouche du désir », disaient les anciens ; il la force, il la force, et au moment où il va l’atteindre, un de ses chiens la gobe. Ainsi, jusqu’à la fin des temps.

Cette chasse éternelle d’Artus est la plus connue, mais ce roi n’est pas le seul à courir les airs jusqu’à la fin de temps en quête d’une proie inatteignable :

Presque tous les paysans, du Médoc, des Landes, du Comminges, assurent qu’ils ont souvent entendu dans l’air, soit en plein jour, soit pendant les belles nuits de l’été, le jappement d’une meute de chiens, le son du cor, et les cris d’une nombreuse troupe : ce sont, disent-ils, des génies, des rois, des guerriers qui aimaient la chasse et se livrent encore à cet exercice.

Alexandre du Mège, Statistique générale des départements pyrénéens ou des provinces de guienne et de Languedoc, cité dans Les Mystères des Landes de Pierre Chavot, p46.

Cette croyance selon laquelle les airs seraient hantés par d’anciens illustres chasseurs semble donc très répandue, et l’histoire du roi Artus n’est probablement qu’une variante de cette légende parmi d’autres.

Dans le Marensin, d’ailleurs, ce n’est pas Artus, mais un autre chasseur du nom d’Estournac, qui subit le même sort ; il fut puni par Dieu pour avoir poursuivi un lièvre le jour de Pâques, et depuis lors, ce sont seulement ses chiens que l’on aperçoit chaque année au même jour, criant et jappant, comme une apparition de mauvaise augure.

Le lièvre, tant qu’on parle de lui, est par ailleurs au centre d’une autre histoire de chasse aux tons fantastiques, rapportée par l’Abbé Foix, puis par Pierre Chavot dans ses Mystères des Landes. C’est une histoire qui se déroule à Mont-de-Marsan :

Des chasseurs repèrent dans une haie, un trou au-dessus d’un pommier, par où les lièvres se faufilent pour se régaler dans le champ. Par un beau clair de lune, l’un d’eux se poste dans l’arbre. A minuit pile, une hase splendide apparaît, avançant d’un pas lourd et cadencé, comme si elle portait une chaîne, et produisant un bruit inquiétant. Le chasseur se signe aussitôt et s’en remet à Dieu. L’animal approche, s’assoit sous le pommier, tranquillement, et lui demande :
« Tu n’as pas vu l’autre ? »
Se moquant de savoir qui est cet autre, le chasseur saute de son perchoir et court à perdre haleine chez une voisine pour lui raconter son aventure.
« Oh ! Je vois ce que c’est, dit-elle aussitôt. Cette hase a pris l’âme de la sorcière qui est morte il y a deux mois, vous savez, cette vieille maritorne qui ensorcelait tous les animaux. dieu n’a pas voulu de cette âme vilaine, il l’a remise dans le corps d’un lièvre femelle, et ce lièvre traînera des fers tant que l’âme y sera emprisonnée.
– Et alors, que faire ?
– Demander des prières, ce qui n’est pas difficile ; les obtenir, ce qui l’est davantage ; mais si on les obtient, la délivrance est immanquable, et le lièvre ne le sera plus. »

Ainsi, étant pratiquée depuis des lustres, la chasse possède, elle aussi, son lot de contes, de légendes fantastiques et de superstitions. Dans ces histoires, d’ailleurs, on croise des éléments qui se sont révélés récurrents dans les contes landais, notamment la fonction « magique » d’un prêtre, dont les seules paroles suffisent à maudire un homme dans la version du Roi Artus du Dr Peyresblanques, mais également les sorcières et leurs « âmes vilaines » rejetées par Dieu.

Finalement, c’est donc encore la religion qui s’invite partout… Même dans les histoires de chasseurs ! 😉