La Grotte aux Fées

Tout au Sud du département des Landes, non loin de la ville de Peyrehorade, se trouve un petit village nommé Saint-Cricq-du-Gave. Si ce village a connu une certaine renommée au Moyen-Âge, se trouvant sur la voie romaine reliant Dax à Saint-Palais, il est aujourd’hui également réputé pour posséder l’une des grottes les plus longues du département. Cette grotte est mystérieusement appelée la Grotte aux Fées.

On ne peut que se douter qu’avec un tel nom, une jolie légende est rattachée à ce lieu énigmatique. Dans son livre Landes secrètes, croquis sur le vif, l’auteur Gilles Kerloc’h nous narre l’histoire de ces petites créatures qui vivent dans les grottes et filent des brins d’or :

Il y a de nombreuses années, s’élevait une belle maison, certes isolée des fermes voisines, mais judicieusement placée à côté d’un cours d’eau d’une grande pureté, traversant une grotte. Cette maison dite « de Soulenx », du nom des propriétaires, symbolisait leur richesse. Il circulait une rumeur persistante dans les fermes avoisinantes : la famille aurait conclu un pacte avec les fées résidant dans la grotte qui permettait à ces dernières de filer leurs brins d’or l’hiver, auprès du foyer de la maison. En échange, des chutes du fil doré étaient données régulièrement aux propriétaires.
La fille Soulenx se maria avec un bourgeois riche mais cupide, qui prit connaissance de la source de leurs revenus. Il en vint à demander aux fées de laisser chaque fois un peu plus de fils d’or, et encore plus et toujours plus. Ces dernières se fâchèrent et lancèrent un terrible sortilège avant de s’enfuir à jamais dans les profondeurs de leur abri : la maison tomberait en ruines et emmènerait ses résidents dans sa déchéance. Les Soulenx moururent et la maison, qui n’eut plus jamais de nouveaux occupants, s’effondra.

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Dans l’imaginaire landais, les fées sont des créatures complexes aux multiples facettes, tantôt bienveillantes, tantôt malfaisantes. On les dépeint parfois comme de petites créatures semblables à des lutins qui n’auraient de cesse de jouer des tours et des farces aux humains, parfois comme de magnifiques femmes aux longs cheveux qui se coiffent ou se lavent au bord des fontaines, qui sont légion dans le département.
Mais souvent, comme dans ce conte, les fées sont des êtres qui peuplent les grottes et qui filent le lin. Nous avions déjà rencontré ces fées-là dans les légendes Les pierres de la fée avec la pierre de Montpeyroux. Rappelez-vous, cette pierre est aussi appelée « la peyre de la Hade », ou la pierre de la fée, car l’on raconte qu’elles venaient filer le lin sur de grosses pierres comme celles-ci en guise de quenouilles.

On dit également que certaines de ces fées aident les filandières, en transformant en un instant en fil le lin le plus fin, à condition de le déposer à l’entrée de leur caverne.

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Mais si elle n’hésitent pas à venir en aide aux hommes et aux femmes qui leur en font la demande, les fées sont aussi des êtres puissants qu’il convient de ne pas offenser ! C’est le cas dans notre histoire, mais c’est aussi ce que l’on dit des fées de Saint-Etienne-d’Orthe, un autre village du canton de Peyrehorade.

Une commune d’eau, dotée de puits, de lavoirs et de fontaines, dont celle de Saint-Jean à la limite avec Pey.  Réputée et fréquentée pour ses eaux miraculeuses, elle se trouvait (parce qu’elle n’existe plus) dans le bois de Leus Peyrères, habité par des hades aux pieds de chèvre, qui aidaient le soir les femmes à filer. Vénérées dans cette région, elles pouvaient aussi se fâcher, car susceptibles ! Si la fontaine a disparu, elles sont peut-être encore là…
Les Mystères des Landes, Pierre CHAVOT, chap. Landes insolites, p189.

Aussi, la prochaine fois que vous vous promènerez près d’une grotte ou d’un cours d’eau, ayez une pensée pour ces petites fées qui gardent précieusement nos Landes… Mais gare à vous si vous les vexez, elles sauront vous le faire payer !

La légende de l’Étang Noir

La légende que je vais partager avec vous aujourd’hui m’est particulièrement chère, car c’est la première légende landaise que j’ai entendue de ma vie, alors que je n’avais que 9 ans. C’est à l’école que je l’ai apprise, lors d’un séjour scolaire à Seignosse, à la Réserve Naturelle de l’Étang Noir. Je garde de ce séjour, de ce lieu et de cette histoire, un souvenir très particulier, et je sais que c’est à cet âge-là que mon goût pour les contes et légendes s’est développé…

A Seignosse, le grand Étang Blanc et l’Étang Noir, plus modeste, se font face. Avec des noms pareils, il aurait été bien étonnant de ne pas trouver de légende merveilleuse donnant une explication à leur existence ainsi qu’à leurs noms !
Et voici ce qu’elle raconte :

Il y a fort longtemps, s’élevait sur les berges de l’Étang Blanc un château majestueux où vivait le baron de Seignosse, Eric. Comme de nombreux autre hommes de son rang, il décida de partir en Croisade en Terre-Sainte et resta absent plusieurs années.

Un beau jour, les habitants de Seignosse virent de nouveau flotter sur le donjon les armes de leur Seigneur, et comprirent que celui-ci était rentré. Mais tous s’étonnèrent de la discrétion de son retour, et plus encore lorsque, les jours passant, on s’aperçut qu’on ne le voyait jamais sortir de son château. On s’inquiéta d’un possible échec de sa mission divine et de l’humeur ombrageuse du baron, mais alors que le temps passait, des rumeurs commençèrent à circuler et les villageois soupçonnaient que leur Seigneur ne soit devenu démon. On disait qu’il était rentré de nuit, seul, et plus inquiétant encore que le pieux seigneur ne s’était pas rendu aux offices religieux depuis son retour. De plus, l’on apercevait régulièrement, dans les hautes fenêtres de la tour Nord, danser des lueurs inquiétantes et étranges comme si entre ces murs le baron se livrait à des expériences alchimiques. Les villageois parlaient à présent de sorcellerie, et renommèrent cette tour la Tour du Diable. On tremblait à l’idée que cette magie diabolique ne s’échappe des murs du château pour venir détruire leur existence.

Dans le secret de ses forges, le baron s’appliquait donc à l’alchimie, la transcendance des métaux, afin d’élaborer une pierre philosophale qui lui permettrait de transformer les simples métaux en or, et de lui offrir la jeunesse éternelle. Il avait obtenu ce savoir en vendant son âme au démon, et Eric ne craignait plus ni les hommes, ni Dieu, ni la mort. Il contrôlait les esprits anciens de la Nature et les quatre éléments, ainsi que les vertus du règne animal dans le but de devenir lui-même le plus redoutable des prédateurs.
Lorsque minuit venait, il sortait explorer la campagne, à l’insu de tous, se déplaçant comme une ombre parmi les ombres. Il se frottait le visage de sang de chauve-souris afin d’adapter sa vision à l’obscurité la plus totale, et dépeçait loups, serpents, lièvres et boucs pour s’en faire des talismans. Dans sa canne de sorcier, il avait glissé les yeux d’un jeune loup, la langue et le cœur d’un chien, et ce bâton de marche le préservait des brigands, des animaux féroces et des bêtes venimeuses. Ainsi le sorcier Eric courait la lande, rapide et infatigable, comme un chasseur.

Un jour, il déposa un drap à la croisée des chemins, et à la pointe du jour, ce drap s’était transformé en peau de loup. C’était la pèth : une peau que beaucoup voyaient comme une malédiction, mais que lui percevait comme un don. Le malheureux qui marchait par inadvertance sur cette peau l’endossait, sans l’avoir souhaité, et se retrouvait condamné chaque nuit à une terrible métamorphose ; dès le crépuscule, il se changeait en loup-garou et parcourait la nuit avec de terribles envies meurtrières. Au matin, il se réveilleait les mains tâchées de sang. Mais le baron, lui, se complaisait dans cette ivresse animale. Chaque nuit il se transformait en loup féroce, et les habitants de Seignosse couraient se réfugier dans leurs modestes demeures, sachant que le matin révélerait les horreurs de la nuit passée.

C’est dans ce climat infernal qu’un beau jour, un visiteur arriva au village, une coquille Saint-Jacques accrochée à sa besace, tout maigrelet. Ce n’était pas la première fois qu’un pèlerin passait par le village, mais celui-ci avait les vêtements déchirés et maculés de sang, comme si des chiens l’avaient attaqué. Personne n’osa lui demander quelle mauvaise rencontre il avait faite la nuit précédente, et par quel miracle il en avait réchappé. Les villageois pansèrent ses plaies en silence. Puis, quand la journée se fut écoulée, l’étranger, les yeux remplis de colère, s’adressa aux hommes qui rentraient au village :

« Malheur à vous qui acceptez d’être gouvernés par le Diable ; Dieu placera dans sa balance ce qui revient à Dieu et ce qui revient aux Enfers, alors sa colère terrible s’abattra sur vos terres ; priez donc votre Dieu et qu’il vous pardonne ou ne vous pardonne pas. »

Puis il s’enfonça dans la nuit noire, laissant la peur envahir l’âme des villageois, qui se mirent à prier leur Dieu. Alors un orage terrible se déversa sur Seignosse, des éclairs déchiraient le ciel, et au milieu du vacarme assourdissant du tonnerre, on entendait au loin la cloche de la chapelle du château, qui sonnait comme un appel à l’aide.
À la pointe du jour, l’orage s’apaisa, et les habitants de Seignosse gagnèrent la forteresse dont ils étaient autrefois si fiers. Ce qui était n’était plus, et à la place du château s’étendait à perte de vue une grande étendue d’eau que les anciens baptisèrent l’Étang Noir, pour ne pas oublier qu’ici avait habité le Mal.
Dieu était descendu parmi les hommes sous les traits d’un humble pèlerin : la première nuit il avait affronté le sorcier-loup qui hantait les campagnes ; à la deuxième nuit, il noya le seigneur avec son château et ses biens, pour que l’eau du Déluge purifie la terre souillée.

On dit à présent de l’homme qui marche sur les bords de l’étang, s’il entend sonner la cloche du château à travers les âges, qu’il mourra dans l’année.

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source

Il est intéressant de voir que dans cette histoire, la figure du sorcier se confond avec celle du loup-garou. Ce n’est en effet pas chose rare, car il fut un temps où l’on croyait au loup-garou avec autant de vigueur qu’aux sorciers et sorcières.
Le loup terrifia longtemps la population, comme je l’ai déjà évoqué dans La trêve de Noël des loups de la Lande, et dans l’imaginaire collectif c’était un animal diabolique, participant aux Sabbats, servant même parfois de moyen de transport aux sorcières. Le loup-garou était lui aussi traqué, arrêté, torturé et condamné.

Dans un village proche à la même époque, à Bascons, un paroissien confiait à l’abbé Foix, qui enquêtait alors sur les superstitions landaises : « Actuellement, nous sommes bien fournis, nous comptons 33 sorcières et 27 loups-garous ! »
L’ensorcellement des Landes, Eric Lafargue

De la même façon que pour les sorcières, on cherchait des moyens d’identifier les loups-garous, car de jour, le monstre pouvait être n’importe qui : un membre de la famille, un ami, un voisin… Chacun se soupçonnait et se montrait du doigt. On craignait d’autant plus les attaques car, en dehors d’une mort possible, on redoutait également de se retrouver soi-même changé en bête. En effet, si on était vaincu par le loup-garou, la peau de bête changeait de propriétaire et c’est la victime qui endossait la peau, chaque nuit, pendant 7 ans, avant qu’elle ne retourne à son véritable maître.

Mais on dit qu’il existe un moyen, assez simple en réalité, de défier un loup-garou :

On raconte que si le passant pris en embuscade trouve en lui la force de vaincre sa peur, et qu’il provoque le loup-garou en lui jetant cette phrase – Tiro-t’ la besto (enlève donc la peau) – alors, le loup-garou dépose la peau et c’est un combat loyal entre deux hommes qui s’engage. Si l’on parvenait à blesser l’homme loup et que le sang coulât, cet homme était libéré de la peau et de ses pouvoirs.
L’ensorcellement des Landes, Eric Lafargue

Cette croyance en les hommes-loups persista également à travers les siècles, et l’on trouve dans les Landes des histoires de loups-garous jusqu’à l’aube du XXème siècle…

Et si vous ne connaissez pas encore cette magnifique Réserve Naturelle, je ne peux que vous encourager à aller vous y promener ! Tout les infos par ici !

La petite anguille – Ou la version landaise du conte de Cendrillon

Je vous le disais dans mon précédent article, les contes et les légendes sont des récits, traditionnellement transmis de manière orale, qui évoluent et se modifient à travers les lieux et les époques. S’il en est déjà ainsi pour les légendes locales, les grands contes classiques recueillis par Charles Perrault ou les frères Grimm, et que l’on connait tous aujourd’hui dans leur version figée, ne font pourtant pas exception.

C’est ainsi que dans le recueil de contes de Félix Arnaudin, célèbre collecteur de contes et témoin de la vie landaise au XIXème siècle, j’ai découvert la version landaise du conte de Cendrillon. Quelle ne fut pas ma surprise, en tournant les pages, de retrouver la figure de la jeune souillon, de la marâtre, du prince et des souliers de verre ! Mais bien entendu, ce n’est pas une copie conforme du conte que l’on connait bien, et certains éléments sont bien différents. Parmi eux, le plus évident est certainement la figure de la Marraine la bonne fée, qui disparait et devient… Une anguille !
La petite touche bien landaise de l’histoire…
C’est donc cette petite anguille qui va venir au secours de la jeune fille quand elle en aura besoin, et qui lui fournira les belles robes de princesse.

1311147-Gustave_Doré_illustration_pour_CendrillonGustave Doré, illustration pour Cendrillon

Voici donc ce que raconte l’histoire de cette Cendrillon locale :

« Il était une fois deux veufs qui s’étaient remariés ensemble. L’homme avait une fille et la femme en avait une autre. La fille de l’homme était fort jolie, laborieuse et avenante autant qu’on pouvait le souhaiter, et sa belle-mère la détestait.
Un jour, le père était allé à la pêche et il avait pris une grosse anguille. On avait envoyé sa fille la nettoyer à la fontaine et, au moment où elle s’apprêtait à éventrer la bête, celle-ci lui dit :

– Laisse-moi m’échapper, petite, laisse-moi m’échapper dans la fontaine.

Mais la fille craignait sa tante.

– Non, non, n’aie pas peur, dit l’anguille, tu diras que j’ai glissé dans la fontaine.

La fillette la laissa aller et l’anguille plongea droit au fond de l’eau. Puis elle remonta à la surface et dit :

– Petite, quand tu auras quelque chagrin, tu viendras m’appeler ici : « Anguille, anguillon ! » et je viendrai aussitôt à ton aide.

Quand la petite fille revint à la maison, la marâtre la gronda fort pour avoir laissé échapper l’anguille.

– Tu seras punie, lui dit-elle. Nous sommes aujourd’hui samedi. Eh bien tu n’iras pas à la messe avec nous demain.

Le lendemain matin, toute la famille partit pour l’église, sauf la fillette qui resta pour garder la maison. Et, avant de partir, la méchante femme lui laissa à trier vingt-cinq sacs de gros millet mêlés à vingt-cinq sacs de petit. La fille prit la cruche en pleurant et s’en alla appeler l’anguille à la fontaine :

– Anguille, anguillon.

Aussitôt l’anguille apparut dans l’eau.

– Que veux-tu, petite ?
– Oh ! Les gens de chez nous sont tous allés au bourg et ma tante m’a laissé vingt-cinq sacs de gros millet et vingt-cinq sacs de petit à trier avant son retour. Je ne le ferai jamais…
– Ne pleure plus petite, dit l’anguille, je vais te donner quelque chose. Prends cette pomme ; tu l’ouvriras et tu prendras ce qui est dedans, puis tu t’en iras à la messe. Tu reviendras aussitôt après l’Elévation.

La jeune fille suivit toutes les indications de l’anguille. Dans la pomme, elle trouva une robe comme jamais elle n’en avait vu, toute brodée d’or et d’argent. A l’église, tout le monde la regardait, mais personne ne reconnut cette dame si belle. A l’Elévation, elle sortit de la messe et, quand elle rentra chez elle, elle trouva toute sa besogne faite. Elle retira vite sa belle robe et se mit à attendre les autres.
La marâtre, naturellement, fut surprise et fort dépitée de constater que la jeune fille avait fait tout ce qu’elle lui avait commandé, mais elle n’en laissa rien paraître.

– Oh, si tu savais !… dit la fille de la femme. Aujourd’hui il y avait à l’église une dame d’une beauté…
– Oh, pardi ! répondit l’autre. Toi, tu vois tout, et moi, ici, grondée et mal vue…

Le dimanche suivant, la tante laissa à la jeune fille un char de cendres et un char de terre à trier. Comme ils partaient tous pour l’église, la jeune fille alla à la fontaine :

– Anguille, anguillon.
– Que veux-tu, petite ?
– Oh ! Ma tante est partie pour la messe en me laissant un char des cendres et un char de terre à trier. Je ne le ferai jamais…
– Ne pleure plus, petite, dit l’anguille. Prends cette noix ! Tu l’ouvriras et tu prendras ce qu’il y a dedans. Puis tu t’en iras à la messe, mais reviens-en dès l’Elévation.

La jeune fille suivit toutes les indications de l’anguille. Dans la noix, elle découvrit une robe encore plus belle que la première. A l’église, tout le monde la regarda, encore plus que l’autre semaine, mais nul ne la reconnut. Cependant, le fils du Roi qui était à la messe, remarqua cette dame si belle, et elle lui plut. Mais elle sortit de l’église après l’Elévation et s’enfuit chez elle, si bien que, lorsque ses parents arrivèrent, ils la trouvèrent au coin du feu, faisant cuire la soupe, vêtue de sa robe de tous les jours. Et les deux chars de cendre et de terre étaient démêlés.

– Oh si tu savais !… lui dit la fille de la femme. Aujourd’hui, le fils du Roi était à la messe. Et la belle dame de dimanche dernier était, elle aussi, devant nous.

Le dimanche suivant, la tante commanda à la jeune fille un travail surhumain : elle devait préparer le dîner, mais la soupe ne devait pas toucher la marmite, la table ne devait pas toucher les carreaux, la nappe ne devait pas toucher la table, les couverts, cuillères et fourchettes ne devaient pas se toucher, enfin tout devait se tenir en l’air. La pauvre petite, toute désolée, s’en alla à la fontaine appeler l’anguille :

– Anguille, anguillon…
– Que veux-tu, petite ?
– Oh ! Ma tante est partie pour la messe en me commandant de préparer le dîner. Il faut que la soupe ne touche pas le pot et que la table tienne en l’air toute seule. Je ne le ferai jamais…
– Ne pleure plus, petite, dit l’anguille. Prends cette amande ; tu l’ouvriras et tu prendras ce qu’il y a dedans. Ensuite, tu t’en iras à la messe, mais reviens vite après l’Elévation. Et prends garde qu’on te surveille et qu’on va vouloir t’arrêter.

La jeune fille se conforma exactement aux indications de l’anguille. A l’intérieur de l’amande, elle trouva une robe comme elle n’en avait jamais vu de semblable, tout en soie et garnie de perles et de diamants, avec une paire de souliers de verre. Elle s’en alla à la messe et comme les autres semaines, elle sortit de l’église après l’Elévation. Mais le fils du Roi la guettait et il s’était caché derrière la porte de l’église.
Quand la jeune fille sortit, le fils du Roi voulut l’arrêter. Aussitôt, elle se mit à courir et lui échappa. Mais, dans sa course, elle perdit un petit soulier de verre et le jeune homme la ramassa.
Quand les autres arrivèrent à la maison, ils trouvèrent la jeune fille assise au coin du feu, vêtue de sa robe de tous les jours. Le dîner était prêt, ainsi que sa tante l’avait commandé : les assiettes ne touchaient pas la nappe, la nappe ne touchait pas la table, la table ne touchait pas les carreaux, et la soupe ne touchait pas le pot.

– Oh ! Si tu savais !… dit la fille de la femme. Aujourd’hui, le fils du Roi était encore à la messe. Et la belle dame aussi. Après l’Elévation, elle s’est échappée mais elle a perdu un soulier de verre. Le fils du Roi l’a ramassé et a fait publier à la sortie de la messe que toutes les filles des environs devaient venir au palais demain, pour essayer ce soulier. Et il épousera celle à qui il ira bien.

Pensez si toutes les jeunes filles du pays se rendirent avec plaisir au château, le lundi ! Il n’en manqua aucune, sauf la fille qui n’avait pas de mère, et à qui sa marâtre avait interdit d’y aller.
Toutes essayèrent le petit soulier de verre, mais aucune n’avait le pied assez petit. Il allait assez bien à la fille de la tante, mais il était pourtant un peu court.

– Oh ! il lui va bien, il lui va bien, répétait la mère.

Mais comme le soulier était en verre, on voyait bien que les doigts de pied étaient repliés.
Alors, le fils du Roi demanda à toutes les mères :

– N’y aurait-il pas dans la contrée quelque autre fille qui n’est pas venue ?
– Oh ! dit la tante. Nous avons bien encore chez nous une souillon. Mais ce n’est pas la peine de la faire venir : elle ne sort jamais du coin du feu…
– Eh bien, dit le prince, il faut tout de même aller la chercher.

On y alla donc. La pauvre fille arriva au château. Elle n’était ni bien vêtue ni bien coiffée, mais son visage était beau comme un jour bien clair. On lui essaya le soulier : il lui allait bien.

– Voici mon épouse, déclara le fils du Roi.

La marâtre enrageait et disait pis que pendre de la fille. Rien n’y fit. Le fils du Roi la garda et le mariage se fit. Et comme le roi se sentait vieux, il laissa la couronne à son fils. (…) »

En réalité, le conte local ne se termine pas là, mais la suite n’ayant plus rien en commun avec Cendrillon, je vous laisserai la découvrir par vous-même dans l’ouvrage de Félix Arnaudin.

Le conte s’est donc adapté à la région landaise, et en plus de la figure de la marraine remplacée par l’anguille, un autre élément important se trouve modifié : plus de bal princier comme lieu de rencontre et de coups de minuit en guise de couvre-feu, mais la messe du dimanche, et l’Elévation (la présentation du pain et du vin avant l’Eucharistie). On peut imaginer que ce contexte était mieux adapté à une histoire se déroulant dans les Landes, la religion ayant une grande place dans la vie de la population de cette époque. Vous l’aurez peut-être déjà remarqué au cours des précédents articles, il est rare de lire un conte landais sans que la religion n’y soit mêlée d’une façon ou d’une autre…

Ainsi, le conte de Cendrillon ne compte pas que les deux versions bien connues de Perrault et des frères Grimm (et je suis personnellement reconnaissante que la version landaise nous ait épargné les mutilations que s’infligent les deux belles-sœurs afin de faire rentrer leur pied dans le soulier, comme c’est le cas dans celle de Grimm…), mais également une version landaise, dans laquelle les couleurs locales ne manquent pas de se faire sentir. Et je suis prête à parier que d’autres versions modifiées existent également dans d’autres régions de France, peut-être même dans d’autres coins de l’Europe…

Cendrillon n’est d’ailleurs pas la seule à avoir son pendant landais… Je vous dévoilerai bientôt les versions locales des contes de Peau d’Âne et de La Belle au Bois Dormant ! Restez connectés ! 🙂

Le Seigneur de Poyaller

Éloignons-nous un peu de la côte landaise, de ses pins et de l’océan, pour nous enfoncer un peu plus dans les terres, vers les collines de la Chalosse. C’est à Poyaller, dans la commune de Saint-Aubin, que se déroule notre histoire. Je tenais tout particulièrement à la partager avec vous, car c’est la toute première légende que j’ai  lue lorsque j’ai commencé mes recherches, et qui m’a tout de suite confortée dans l’idée qu’il y avait dans les Landes de superbes histoires à lire, à entendre et à raconter…

Poyaller tour 1900Etat de la Tour de Poyaller, vers 1900
(dessin extrait de la monographie de Mugron -abbé Meyranx -1911)

                 Il y avait à la fin du XVIème siècle un seigneur cupide qui régnait sur le château de Poyaller et le domaine alentour. Sa cupidité était telle qu’il décida, malgré l’étendue de sa foi et les fermes interdictions de l’Eglise, de pactiser avec le Diable afin d’étendre encore sa fortune. Il offrit à Satan son corps et son âme, et en échange le Diable lui promit que son coffre resterait plein jusqu’à la fin de ses jours. Et il tint parole. Sa fortune prospéra encore et encore, sa famille menait grand train et s’enrichissait toujours plus, les fêtes les plus somptueuses étaient données chaque semaine pour les seigneurs des environs… Mais les années s’écoulaient et malgré l’opulence, le poids de son secret commençait à peser sur la conscience du seigneur, et la culpabilité le rongeait.
Il eut alors vent d’une grande nouvelle, celle des Croisades que l’on menait en Terre Sainte, et pris d’un élan d’espoir, il décida de se joindre au voyage, espérant que la valeur de son épée suffirait à le racheter auprès de Dieu. Il partit donc et se montra intrépide, mais le Diable rôdait toujours… Le seigneur tomba finalement aux mains des ennemis et fut prisonnier.
Les années passaient sans espoir de retour, et à Poyaller son domaine sombrait dans la ruine et la désolation. Son épouse, poussée par la solitude et la tristesse de ne pas voir revenir son seigneur, s’était entourée du plus beau monde et avait organisé fêtes et repas afin de se distraire, dilapidant ainsi les biens du domaine. Sept années avaient passé, et ainsi ruinée et meurtrie par les rumeurs de la mort de son époux, elle décida de se remarier.
C’est alors que le Diable choisit d’intervenir, et il fit son apparition dans la cellule du seigneur de Poyaller, lui apprenant que sa femme allait se remarier, que son domaine était au bord de la ruine, et qu’il était temps pour lui de rentrer. Le seigneur n’était pas dupe, et il savait bien qu’avec le Diable, on n’obtient rien sans compensation. Mais Satan lui promit qu’il ne demanderait rien de plus qu’une part de ce qu’il mangerait au banquet qui célèbrerait son retour. L’accord fut scellé, le Diable prit le seigneur sur son dos et ils partirent à la vitesse du vent en direction de Poyaller. Ils arrivèrent à l’aube des noces de sa femme et de son prétendant, et le Diable se transforma en un chien noir aux yeux flamboyants lorsqu’ils se présentèrent aux portes du domaine. Les serviteurs qui s’affairaient aux préparatifs des noces ne le reconnurent pas, ainsi vêtu de guenilles et amaigri par ses années de captivité, mais il réussit à les convaincre de l’amener auprès de la maîtresse des lieux. Elle déclara ne pas reconnaître son mari disparu, mais il savait comment prouver sa véritable identité ; il porta ses doigts à sa bouche et poussa un long sifflement. Aussitôt, son vieux chien sortit du château en courant et se mit à bondir autour de lui, tout heureux de retrouver son maître. Celui-ci siffla deux fois, et c’est son cheval que l’on entendit pousser un terrible hennissement tandis qu’il s’échappait des écuries pour venir poser sa lourde tête sur l’épaule du seigneur. Alors son épouse reconnut son erreur, et saisie d’émotion, se jeta dans les bras de son mari. On décida d’envoyer au fiancé qui se languissait à l’église de Saint-Aubin une poignée de noix, ce qui était la coutume à l’époque pour éconduire un prétendant.
On offrit bien évidemment un somptueux banquet pour célébrer le retour du seigneur, mais celui-ci déclara qu’il ne mangerait rien d’autre que des noix. Et tandis que le chien noir aux yeux flamboyants l’observait avec attention, le seigneur cassa tranquillement les cerneaux, mangea les noix avec plaisir, et se contenta de balancer avec dédain les coquilles vides à la tête du chien. Celui-ci émit un grognement furieux et, d’un bond, il sauta à travers les parois de la tour, laissant derrière lui un trou béant. Le seigneur raconta alors sa mésaventure à la foule effrayée et expliqua que s’il avait donné du pain au Diable, il y aurait eu pénurie de blé dans la région ; s’il lui avait donné du vin, il n’y aurait plus eu de vignes ; s’il avait mangé des cailles dodues ou du chevreuil qu’on lui proposait, le gibier aurait disparu. Il s’était donc contenté de noix, estimant que si les magnifiques noyers du jardin ne donnaient plus de fruits, ce n’était pas un trop grand prix à payer. Furieux et honteux d’avoir été ainsi dupé, le Diable ne revint jamais à Poyaller.

Cette légende du seigneur de Poyaller est peut-être l’une des plus connues des Landes, je l’ai rencontrée à trois reprises lors de mes recherches, et je serai curieuse de savoir si les habitants de Saint-Aubin la connaissent…

Le château de Poyaller avait depuis bien longtemps la réputation d’être un lieu maudit. Quelques générations de seigneurs qui vécurent là se marièrent plusieurs fois et n’arrivaient pas à concevoir d’enfants, ce qui troubla les lignes de succession du domaine. A cette époque où la sorcellerie était considérée comme une pratique courante dans tous les villages, il n’en fallait pas plus pour que l’on estime que cette famille avait subi une malédiction, lancée par une sorcière qui leur aurait « noué l’aiguillette ».

Bernard de Bénac, le seigneur qui apparaît dans cette histoire, hérita du domaine en 1578 et fit naître cette légende… Et la malédiction ne s’arrêta pas avec lui, puisque plusieurs évènements vinrent appuyer cette croyance dans les siècles suivants : de nombreux troubles et malheurs concernant les serviteurs de l’Eglise au XVIIème siècle firent penser que les sorcières étaient toujours à l’œuvre dans le village ; par deux fois au XIXème siècle, l’ouragan et la foudre vinrent détruire les édifices religieux ;  et deux fois encore au début du XXème siècle ; enfin, ce lieu a été le théâtre lors de la Seconde Guerre Mondiale de l’arrestation et l’exécution de plusieurs résistants français… La succession d’évènements malheureux, couplée à cette légende diabolique du seigneur de Poyaller, est venue nourrir l’imaginaire collectif qui continue de penser que ce lieu est maudit. Alors, est-ce l’œuvre d’une sorcière, du Diable, d’une malédiction… Ou seulement de beaucoup de malchance ? C’est à vous d’en juger !

La Barque aux Sorcières

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Je vous avais promis des sorcières, il me semble ! Ce n’est pas le choix qui manque… Les histoires de sorcières sont nombreuses dans le Sud-Ouest, et c’est à Capbreton que se déroule celle-ci :

                     C’est l’histoire d’un jeune marin de Capbreton, Cadet, qui était bien inquiet de voir qu’à chaque pleine lune, il retrouvait au matin sa barque toute mouillée, comme après une longue virée en mer. Il décida donc de se cacher pour voir ce qui se trafiquait durant ces nuits-là. De loin, il surveillait la barque, et vers minuit il vit sept femmes s’en approcher et s’y installer. Elles parlaient, mais il ne pouvait pas comprendre ce qu’elles disaient. Une fois toutes à bord, la barque se mit à glisser sur le sable et partit en mer à toute vitesse, sans s’inquiéter des vagues ni du courant. Les voyageuses revinrent deux heures après, toutes guillerettes, lui sembla-t-il.

A la lune suivante, de plus en plus curieux, il décida de se cacher au fond de la barque, sous de vieilles voiles, pour faire le voyage avec les sept femmes. Il attendit minuit avec impatience, et lorsqu’elles s’installèrent à leur tour, la barque fila de nouveau sur l’océan. Elle toucha le sable un moment plus tard, et les voyageuses descendirent. Il les suivit discrètement jusqu’à un immense palais avec d’énormes statues de bêtes et de sphinx. Il s’approcha et, de loin, vit un homme rouge au centre d’une ronde où se trouvaient nos sorcières, des loups-garous, des femmes à tête de serpent ou de crapaud, des hommes à tête de chèvre ou de chouette. Tous sautaient, dansaient, s’embrassaient. Il n’osa pas aller trop loin et revint sur ses pas pour se cacher à nouveau. Les sept femmes revinrent encore essoufflées de leurs danses, et reprirent leurs places dans la barque.

Une fois de retour à Capbreton, Cadet réfléchit longuement, et après être allé prier la Vierge de la Mâa dans sa vieille chapelle, il alla trouver le curé de Capbreton pour lui raconter sa mésaventure. Le curé écouta bien, et à la messe le dimanche suivant, il accueillit les fidèles sur le seuil de l’église avec le goupillon, les aspergeant d’eau bénite. Tous rentrèrent ensuite dans l’église, sauf les sept femmes, qui ne pouvaient plus y pénétrer. Et c’est avec effroi que Cadet reconnut sa jeune fiancée parmi les sept.

Du coup, il vendit sa barque et se fit moine, pria la Vierge de la Mâa toute sa vie, et oublia bien vite les sorcières.

(Retrouvez le conte dans son intégralité dans Les contes et légendes des Landes de Jean Peyreblanques)

On retrouve dans ce conte plusieurs composantes importantes du mythe populaire de la sorcière : la nuit, la pleine lune, le transport magique (qui n’est pas toujours un balai volant, même si c’est celui que l’imaginaire collectif a retenu), le Diable, et le Sabbat, cette fête démoniaque durant lesquelles les sorcières vénéraient le Diable, dansaient autour de lui, pactisaient avec lui, ou s’accouplaient avec lui. Ici le Sabbat semble ne se dérouler que pendant les pleines lunes, mais les légendes diffèrent à ce sujet, et certaines disent qu’il se tenait plusieurs fois par semaine, le mercredi et le vendredi. Le mythe de ces fêtes sataniques n’est pas l’apanage du Sud-Ouest et existe à travers toute l’Europe.

12191006_10206953984200238_5841530441769803665_nLa ronde du sabbat – Louis Boulanger

Par ailleurs, si de notre point de vue contemporain ces rassemblements ne sont que des mythes farfelus, à l’époque des grandes chasses aux sorcières de la Renaissance (et non du Moyen-Âge comme on a tendance à le penser), on y croyait dur comme fer. Aux XVIème et XVIIème siècles principalement, tout ceci faisait partie de la réalité du quotidien, et les témoignages ou aveux de sorcières condamnées, racontant avec une étonnante précision le déroulement des Sabbats, sont nombreux. C’est là que la légende se mêle à la réalité historique, mais nous reviendrons sur ces fascinantes chasses aux sorcières dans un prochain article, car il y a beaucoup à dire à ce sujet !

On peut donc imaginer que c’est à cette époque-là qu’est né ce conte populaire de la Barque aux Sorcières de Capbreton, et peut-être aussi toutes les autres histoires de sorcières des Landes…