Les Lagunes de Nabias

Un peu au-dessus de la ville de Roquefort, dans la petite commune d’Arue, se trouve un site naturel qui porte le joli nom de Lagunes de Nabias. Ces étendues d’eau, entourées aujourd’hui de la forêt de pins, se trouvent là depuis des milliers d’années, puisqu’elles se sont formées lors des fontes de la dernière période glaciaire. Mais comme souvent, ce lieu représentait une énigme pour les populations locales, et une légende ne tarda pas à voir le jour, afin de fournir une explication à leur présence au milieu de la lande.

Cette légende, bien connue des locaux, est lisible dans sa version la plus courte sur le panneau placé à l’entrée du site, mais l’autrice landaise Georgette Laporte-Castède nous en offre une version plus étoffée dans son recueil Contes Populaires des Petites Landes.

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Voici ce qu’elle nous raconte :

« Autrefois, il y avait là une métairie, avec un logis, une « borde », et un fournil. Cette métairie s’appelait Nabias ; et à Nabias, vivait une famille composée de deux couples : le Maître et la Maîtresse, âgés tous deux de près de cinquante ans, et aussi leur fille et leur gendre, mariés depuis bientôt six ans, et qui n’avaient point d’enfants encore. Ils n’étaient pas nombreux, aussi vivaient-ils assez facilement.« 

Ce jour-là, le père et la fille étaient partis ensemble à la foire, le gendre s’occupait de faire brouter les brebis plus loin dans la lande, et alors la Maîtresse se retrouva seule dans la maison.
En milieu d’après-midi, elle aperçoit un homme, qui ressemble à un mendiant, s’avancer vers sa demeure.

 » – Tiens, qui est cet homme qui vient ici, à travers le champ ? Un voisin, peut-être ? Bah, on ne dirait pas ! Ah, je parierais que c’est encore un chemineau ! Si ce n’est pas malheureux ! Ici, il nous vient des ces fainéants, crevés de faim … Tiens ! Trois ou quatre par semaine. Et ils mendient… Et ils mendient ! Il leur faut de l’eau, il leur faut du pain, et aussi parfois un abri pour la nuit !« 

La Maîtresse de Nabias n’est pas du tout généreuse, et méprise ces personnes qui viennent la déranger dans sa maison. Les poings sur les hanches et le regard noir, elle reçoit notre voyageur avec défiance et lui refuse tout ce qu’il lui demande.

 » – Donnez-moi…
– Quoi encore ?
– Un morceau de pain ! Rien qu’un morceau !
– Du pain dur ? Dans l’armoire il n’en reste plus du tout, du tout… Même pas une miette ! Je vous le jure !
– Mais Maitresse, le four est plein de pains ! Ils sont cuits, c’est sûr…. et réussis !
– Comment savez-vous cela, vous ?
– Eh, tiens… Il sentent si bon ! Je n’ai rien mangé aujourd’hui. Je ne veux ni un pain ni une galette…
– Eh bien, quoi alors ?
– Seulement un morceau, un petit morceau…
– Ah non ! Vous n’en aurez pas une tartine, ni même une bouchée ! Rien !« 

Et après lui avoir ordonné de décamper une dernière fois, la femme saisit la pelle de bois et se met à le menacer. L’homme alors fait demi-tour et s’enfuit à toutes jambes.

De son côté, le gendre surveille le troupeau et aperçoit à son tour l’homme qui se dirige vers lui. D’abord étonné, il s’adoucit lorsqu’il comprend que l’étranger meurt de faim et ne demande qu’un quignon de pain. Malheureusement, il ne lui reste au fond de ses poches que quelques croûtons de pain dur, et il se trouve bien embêté de n’avoir que cela à lui offrir. Le mendiant les accepte tout de même et le remercie de sa serviabilité. Puis il lui demande s’il habite par ici. Lorsqu’il comprend qu’il loge à Nabias également, il lui dit :

 » – Mais… Vous ne pouvez pas rentrer chez vous avant la trombe d’eau ! Avez-vous vu le ciel là-bas, vers l’Ouest ?
– Eh oui, il se couvre ! Et comme ces nuages sont vilains ! Et comme ils avancent vite vers nous ! Et la tempête ne va pas tarder.
– Nous allons avoir du mauvais temps, beaucoup de mauvais temps, c’est certain ! Il faut, vite, vous mettre à l’abri !
– Et où, Mon Dieu ? Il n’y a pas de parc à montons ici ! Oh… Et qu’allons-nous devenir, les brebis, le bélier, le chien et moi ?
– Vous voyez ? Maintenant des éclairs et le tonnerre ! Il va pleuvoir à verse sous peu !
– Ah, bonne Sainte Vierge ! Que faut-il donc que je fasse ? Si je rentre chez nous avec les bêtes mouillées… eh bien, que va me dire…
 – Qui te fait peur ainsi ? Ta femme ?
– Oh non, pas elle, non ! Mais sa mère ! Ah elle n’est point commode, je vous l’assure, et la méchanceté la ronge.
– Ecoute-moi. Tu vois là-bas, ce fourré ? Au beau milieu se trouve un jeune chêne. Va-t-en vite t’abriter là dessous.« 

Le berger croit d’abord à une plaisanterie, ne comprenant pas comment cet arbre minuscule pourrait bien les protéger, lui et toutes ses bêtes, de la terrible averse. Mais le mendiant insiste et le presse, aussi décide-t-il de l’écouter. Et alors qu’il s’approche de l’arbre, celui-ci se met à grandir, grandir, et grandir encore, jusqu’à ce que ses branches et ses feuilles soient assez larges pour former un toit au-dessus de tout ce petit monde. Le berger et son troupeau sont bien à l’abri, tandis que l’eau se déverse à torrent et semble tout recouvrir. Le mendiant quant à lui, a disparu.
Au bout d’une heure, la tempête se calme, et une fois la terre asséchée, notre berger se remet en route vers Nabias. Mais à sa grande stupéfaction, la maison n’est plus là, la borde non plus, le fournil encore moins. A la place, trois lagunes ! La plus petite à la place du four, la deuxième là où se trouvait le parc à moutons, et la dernière, la plus grande, a remplacé le logis.

 » Et la Maîtresse, qu’est-elle devenue ? Ne se serait-elle point noyée ? Mais au fait, ce chemineau qui était-ce ? Etait-il… Le Bon Dieu, le Diable, ou quelque sorcier ? Cela, personne ne l’a jamais su. Mais l’histoire, il en reste encore quelques-uns (des vieux) qui la connaissent. Il en reste quelques-uns, c’est sûr mais bien peu. Et dans quelques années, qui s’en souviendra ?« 

Que Mme Laporte-Castède se rassure, la relève est assurée, et l’histoire ne sera pas oubliée 🙂 Je vous invite par ailleurs à découvrir ce conte dans son intégralité dans son recueil, qui a le mérite de présenter les contes en français et en gascons (oui, avec un « s », car ils sont retranscris en trois patois différents à chaque fois !).

Je note qu’il est fait mention, dans cette version du conte, de trois lagunes, or aujourd’hui il n’y en a que deux… La troisième se serait-elle finalement asséchée ? Je n’ai trouvée nulle part ailleurs mention de cette troisième lagune… Si quelqu’un a une quelconque information à ce sujet, qu’il n’hésite pas à nous la faire partager !

Je suis allée me promener il y a une quinzaine de jours aux Lagunes de Nabias. Je crains malheureusement de ne pas avoir choisi la bonne époque de l’année… En cette fin d’été qui a été très sec, le niveau de la plus grande lagune était bien bas, et la deuxième, quant à elle, n’avait plus aucune goutte d’eau. Mais il n’en reste pas moins que c’est un site très agréable, magnifiquement préservé (malgré les bruits de la circulation sur l’autoroute A65 qui passe tout près..), où l’on peut profiter d’une jolie randonnée, longue de 4kms, le long du sentier botanique inauguré il y a quelques années.

Je vous invite sans réserve à aller découvrir ces lagunes, sa faune et sa flore rares, ce lieu naturel fragile qu’il est important de protéger…

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